Mobilité

Télécabines urbaines: l'histoire d'une réussite bolivienne

Les téléphériques urbains sont présentés comme une solution d'avenir pour désengorger les villes. Plusieurs d'entre elles s'y sont mises. Des projets existent également en Suisse. La Paz, capitale de la Bolivie, s’est dotée du plus grand réseau du monde. Une innovation qui a changé la vie des habitants

Réinventer la mobilité

L’arrivée d’acteurs comme Uber et Tesla incite à repenser la mobilité. Comment combiner les différents modes de transport? Qu’apporte la numérisation? Dans quelles infrastructures investir? Le Forum des 100 organisé par Le Temps le 24 mai prochain porte sur ces questions. Comme la série d’articles publiés en amont de l’événement.

Programme et inscription: www.forumdes100.ch

En cette fin du mois d’avril, les festivités se sont multipliées pour les habitants de La Paz: concerts, inauguration d’une salle de lecture, don de matériel scolaire, fête de la santé. La ville la plus haute du monde, capitale politique de la Bolivie, ne célébrait pas l’anniversaire de sa fondation, ou les hauts faits d’un personnage historique, mais les 4 ans de son téléphérique urbain, qui a déjà transporté 125 millions de passagers. Un moyen de transport que tout le monde appelle ici «Mi Teleferico»… et qui a même droit à sa chanson officielle.

«C’est propre, c’est beau, c’est neuf»

Avec six lignes couvrant près de vingt kilomètres, La Paz est devenue une référence. Désormais, la ville est reliée directement à l’agglomération voisine, El Alto, qui s’étale sur l’Altiplano, à 4000 mètres d’altitude. Un aller-retour qui est devenu un must pour les touristes, qui survolent ce nid d’aigle en collant leurs appareils photos aux vitres en plexiglas. Les cholitas endimanchées, femmes indiennes coiffées d’un élégant chapeau melon, ne lèvent en revanche même plus la tête pour voir les cabines qui se croisent sur fond de sommets andins enneigés. Ce voyage dans les airs, que font chaque jour 190 000 personnes, est devenu banal. Il a pourtant changé leur vie.

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Ce matin, dans la première cabine qui monte vers El Alto, Maria s’installe avec son fils: «Je serai à l’aéroport [situé sur l’Altiplano, ndlr] en quarante minutes, alors qu’en minibus, il faut une heure et demie», se réjouit-elle. Alfredo, qui se rend à son travail à Sopocachi, approuve: «C’est propre, c’est beau, c’est neuf, alors que les minibus sont sales, et que les chauffeurs ne respectent personne. Et si c’est un jour de pluie, c’est encore pire, on est entassés comme des sardines. Regardez cet embouteillage sur l’avenue, poursuit-il.»

La fin du diktat des minibus

En contrebas de la cabine, plus personne n’avance dans les avenues étroites et sinueuses qui sillonnent La Paz. Coincée dans un canyon, sans espace pour construire un périphérique, la cité andine est un cauchemar pour les automobilistes. Quant aux piétons, ils ont longtemps été soumis aux diktats d’un réseau anarchique de minibus, dont le moindre mouvement de grève paralyse la ville. Aujourd’hui, pour 3 bolivianos, soit 40 centimes, les habitants ont une solution de rechange. «C’est un peu plus cher que le minibus, mais il y a un demi-tarif pour les étudiants, les retraités et les enfants», précise Alfredo.

Utiliser un téléphérique pour se déplacer en ville. Cette idée, qui peut paraître saugrenue au premier abord, est née à Medellin en 2004. Quatorze ans après, cet exemple colombien a été notamment suivi par Caracas (2010), Rio (2011), Londres (2012), Cali (2015), Mexico (2016), ou Bogota – qui inaugurera sa première ligne à la fin de l’année –, et même Brest. Des études ont également été lancées en République dominicaine, au Chili, au Pérou, en Equateur, en France, et aussi en Suisse.

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Un investissement important

Avec la nécessité de contrôler les émissions de CO2, la solution d’un transport aérien écologique et peu onéreux séduit les décideurs politiques. Le transport par câble, qui a une capacité de 3000 à 3500 passagers par heure dans chaque sens, est pertinent dans la plupart des corridors de transport. Ses coûts, entre 20 et 25 millions de dollars par kilomètre, sont raisonnables. L’investissement de 750 millions de dollars fait à La Paz est important à l’échelle bolivienne, mais le teleferico serait aujourd’hui rentable.

Et surtout, cette technologie, qui demande peu d’emprise au sol, existe déjà. «Si le téléphérique de La Paz était transporté dans les Alpes, les skieurs ne verraient pas la différence, sauf qu’il n’y a pas de rack à l’extérieur de la porte pour mettre ses skis», remarque Martin Leitner, vice-président de l’Organisation internationale des transports à câbles (OITAF).

33 kilomètres de lignes

L’autre atout de ce moyen de transport, c’est la rapidité de sa mise en œuvre. En 2012, le président Evo Morales présentait le projet. Deux ans plus tard, l’autrichien Doppelmayr (fusionné avec le suisse Garaventa), l’un des leaders de ce marché devenu mondial avec le français Poma, livrait les trois premières lignes, sur dix kilomètres. La dernière mise en service, la blanche, a été inaugurée le 24 mars. «D’ici à la fin de l’année, trois autres seront à disposition des passagers, avec une dernière en 2019, ajoute Cesar Dockweiller», dirigeant depuis ses débuts de l’entreprise Teleferico, qui gérera alors plus de 33 kilomètres.

Ce réseau, le plus grand du monde, se distingue par son ambition globale. Le transport par câbles a un avantage évident dans des zones de montagne, très peuplées, où il est difficile d’élargir les routes ou de creuser des tunnels. Mais il ne s’agit plus, comme à Medellin, de desservir seulement des zones périphériques, enclavées, difficilement accessibles. Comme un métro aérien, le téléphérique de La Paz dessert toute la ville, des laderas les plus escarpées, où s’accrochent des cabanes de brique, aux immeubles de bureaux d’Obrajes.

Fierté nationale

La ligne qui part des quartiers populaires d’El Alto, à 4000 mètres, rejoint le quartier de Sopocachi, prisé des classes moyennes, puis les villas de la zone sud, où vivent les Boliviens aisés et les expatriés. «Le téléphérique est destiné aux classes populaires, mais il doit aussi inciter les riches à abandonner leur voiture, souligne César Dockweiller. Cela diminue d’autant les embouteillages.»

Des qualités que le président Evo Morales, très contesté dans son pays, célèbre systématiquement à chaque ouverture de ligne, entre offrandes traditionnelles à la Pachamama, pluie de confettis et bals populaires. Il rappelle, chaque fois qu’il le peut, que le téléphérique a contribué à la création de centaines d’emplois, et que l’expertise locale est maintenant reconnue à l’étranger: «Les villes qui veulent construire des téléphériques nous consultent, elles nous prennent en exemple», se félicite-t-il. Car le téléphérique, fierté nationale, ne se contente pas d’acheminer ses passagers d’un point à un autre… Il transporte aussi des électeurs.

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