Deux écrans noirs. Ou presque. Depuis le second tour, dimanche, de l'élection présidentielle, les deux principales chaînes publiques ukrainiennes, la chaîne 1 et la chaîne Inter, ignorent le flot humain qui, dans toutes les grandes villes du pays, manifeste en faveur du candidat défait de l'opposition Viktor Iouchtchenko. Vendredi, tous leurs bulletins d'information ont ouvert par les images des 20 000 partisans du vainqueur officiel du scrutin, le premier ministre Viktor Ianoukovitch, rassemblés sur la place de la Gare de Kiev. La présence de ces derniers était bien un événement. Jusque-là, le camp du pouvoir était resté discret dans la capitale. Mais les 200 000 opposants réunis non loin, sur la place de l'Indépendance et les grands boulevards, n'ont eu droit à presque aucune image. Le sort politique de l'Ukraine se joue aussi dans les médias.

Le gros de la bataille porte sur l'audiovisuel. Et là, l'opposition a remporté jeudi soir une victoire majeure, avec la décision de la chaîne privée 1+1, jusque-là progouvernementale, de se séparer de son rédacteur en chef Vyacheslav Pikhovsek, juge inféodé au pouvoir. La promesse de sa direction d'assurer désormais «une couverture équilibrée des événements» a été soulignée dans les médias «rebelles» que sont la chaîne 5, qui filme en continu les manifestations, et la radio Era dont l'antenne est ouverte aux auditeurs. «Plus il y aura de caméras place de l'Indépendance, plus le changement s'imposera», prédit un diplomate.

La presse écrite, elle, joue davantage à la guerre de tranchées. Face aux journaux proches de l'opposition comme Korrespondent, Vechirni Visti (les Nouvelles du soir) ou Ukraina Moloda (Jeune Ukraine), les quotidiens conservateurs Facts ou Segodnya (Aujourd'hui) évoquent le risque d'insécurité, voire de guerre civile, alors que l'aspect pacifique des manifestations est au contraire impressionnant. La bataille médiatique a ses stars, comme la chanteuse Rouslana, victorieuse à l'Eurovision 2004, venue chanter sur le podium aux côtés de Viktor Iouchtchenko. Et ses coulisses: le propriétaire de la chaîne 1+1 aurait changé d'attitude après de longues discussions avec celui de la chaîne 5, Petro Porochenko, assuré de devenir le grand magnat de l'audiovisuel ukrainien en cas de victoire de l'opposition.