Asie

La tempête #MeToo déferle sur l’Inde

Sur les réseaux sociaux, les Indiennes se révoltent. Elles révèlent en masse, pour la première fois, les noms d’hommes influents accusés de comportements inappropriés à caractère sexuel

Sous le flot de la colère, le barrage a cédé. En Inde, une déferlante d’accusations inonde Twitter. Pour la première fois, des Indiennes issues du milieu des médias et du cinéma dévoilent les comportements inappropriés à caractère sexuel dont elles ont été victimes dans le cadre de leur profession. La parole se libère et plus d’une centaine de noms d’hommes influents sont déjà épinglés via le hashtag #MeToo. Une liste de la honte, lâchée dans l’arène des réseaux sociaux par des femmes qui s’étaient longtemps imposé le silence. Dans le carcan patriarcal de l’Inde, cette révolte spontanée des femmes revêt une intensité particulière.

Tout a commencé le 4 octobre par une dénonciation portant sur des messages lubriques de l’humoriste Utsav Chakraborty. Depuis, les accusations de harcèlement sexuel s’enchaînent. Elles visent tout d’abord le milieu des médias, avec de nombreuses femmes journalistes qui révèlent les traumatismes endurés dans l’exercice de leur métier. Ces témoignages ont notamment poussé à la mise à l’écart de Prashant K. Jha, l’un des rédacteurs en chef du grand quotidien Hindustan Times. Plusieurs autres journaux lancent des enquêtes internes sur des abus présumés.

La cascade de dénonciations arrive désormais jusqu’aux portes du gouvernement, avec le nom de M. J. Akbar, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères et ancien journaliste, accusé d’avoir fait autrefois des avances inappropriées à des employées débutantes. «Vous vous y connaissez bien pour pincer, tapoter, frotter, attraper et agresser», avait écrit l’an dernier dans un article la journaliste accusatrice Priya Ramani. A l’époque, elle n’osait pas le nommer mais concluait par une promesse: «Un jour, nous vous aurons tous.»

Bollywood n'est pas épargné

La puissante industrie du cinéma de Bollywood n’est pas épargnée. Depuis le début du mouvement #MeToo il y a un an aux Etats-Unis, elle était restée timide. En Inde, seule la sphère universitaire avait été touchée avec la publication par une étudiante en droit d’une liste de professeurs «prédateurs». A Bollywood, les actrices n’osaient pas nommer leurs agresseurs. Désormais, la comédienne Tanushree Dutta a porté plainte ce samedi contre le célèbre acteur Nana Patekar pour une agression remontant au tournage d’un film en 2008. Une enquête du site HuffPost India a également embrayé ce week-end pour mettre en cause le réalisateur Vikas Bahl: sa maison de production, en charge de la série de Netflix Le seigneur de Bombay, a été dissoute.

Les rumeurs avancent que seul le haut de l’iceberg vient d’être dévoilé. A la suite de sa dénonciation visant deux de ses anciens supérieurs, la journaliste Sandhya Menon s’est dite «mortifiée» par l’ampleur des messages reçus par d’autres victimes. «Le harcèlement des femmes n’est pas limité à quelques incidents, estime Ishan Tankha, un photographe qui a collaboré avec de nombreuses rédactions. Certains cas sont même dissimulés et de nombreuses plaintes officielles ignorées.» Selon lui, les langues se délient aujourd’hui parce que les «mécanismes institutionnels de protection échouent»: «La dernière option est alors de livrer publiquement des noms et de faire honte.»

Un moment de vérité

Et le débat est lancé sur les conséquences éthiques de ces accusations. Des propos déplacés aux agressions sexuelles, les degrés de gravité des comportements dénoncés sont divers. «C’est le #MeToo à l’indienne. Toutes sortes d’expériences sont regroupées sous un même fil», a commenté le journaliste Madhavan Narayanan, qui déplore un «manque de clarté conceptuelle».

L’Inde vit néanmoins un moment de vérité. «Ce qui est en train de se passer est une libération extrêmement forte de la part des femmes, estime Deepak Mehta, sociologue à l’Université de Delhi. Dans le milieu du travail, la femme est non seulement victime de harcèlement sexuel mais elle est aussi infériorisée sur ses compétences professionnelles. Tout cela s’est additionné et provoque l’explosion actuelle du phénomène #MeToo.» Et d’heure en heure, la liste des «prédateurs» présumés ne cesse de s’allonger en Inde.

Publicité