Asie du Sud-Est

Le temple qui défie la junte thaïlandaise

Dhammakaya a développé une vision moderne et décomplexée du bouddhisme qui a séduit une grande partie des classes moyennes, au point de s’imposer comme un puissant contre-pouvoir aux militaires. Le bras de fer est engagé

Au nord de Bangkok, le temple bouddhique Dhammakaya a des allures de camp retranché. Des centaines de moines en robe safran, masque sur le visage, forment un mur humain et brandissent des pancartes où est écrit «Arrêtez la violence» ou «Ne jouez pas avec notre foi». Face à eux des milliers de policiers dépêchés par le régime militaire pour prendre le contrôle du complexe ont encerclé l’immense enceinte. «Nous demandons aux autorités de faire preuve de compassion. La façon dont les autorités agissent ici n’est pas conforme au bouddhisme. Tous les gens qui sont dans le temple sont ici pour pratiquer la méditation, pas pour des actes de violence», dit Phra Pasura Dantamano, un bonze en charge des relations publiques du lieu.

Affrontements quotidiens

Depuis la mi-février, les heurts entre les moines et les policiers sont quotidiens, provoquant l’émoi dans un pays où les premiers sont censés incarner un idéal de quiétude et de détachement du monde. L’opération déclenchée par la junte thaïlandaise vise en principe à arrêter le supérieur du temple, Phra Dhammachayo, accusé de blanchiment d’argent et de malversations financières. Mais son but véritable est la mise au pas d’un mouvement religieux si influent à travers le pays qu’il est devenu intolérable pour une junte militaire qui veut exercer un contrôle total sur le royaume. «L’objectif de l’opération est d’étrangler le culte Dhammakaya de manière à ce qu’il devienne inactif et qu’il ne menace plus le bouddhisme thaïlandais», estime Veera Prateepchaikul, un journaliste du Bangkok Post qui étudie le mouvement depuis des années.

Une version matérialiste et accessible du bouddhisme

Le temple Dhammakaya, fondé en 1970, est devenu progressivement le plus puissant du pays, tant au niveau du nombre de ses fidèles – des centaines de milliers – qu’au niveau financier. Utilisant habilement des méthodes marketing agressives et présentant un aspect moderniste qui séduit les classes moyennes urbaines, Dhammakaya a fondé son succès sur la promotion d’une technique de méditation consistant à visualiser un «Bouddha de cristal» à l’intérieur de son corps. Par comparaison, les temples de province, avec leurs rituels répétitifs et mécaniques, paraissent figés dans un passé révolu. Avec son impressionnant département financier, ses monuments futuristes et ses moines diplômés d’université, Dhammakaya offre une version matérialiste et accessible du bouddhisme en phase avec le consumérisme qui domine la société thaïlandaise.

«Lors de certaines séances de méditation centrées sur le contrôle de la respiration, le supérieur Dhammachayo remplace les habituels ’inspirez, expirez’, par des injonctions comme ’enrichissez-vous’», affirme Suwanna Satha-Anand, professeure de religions à l’université Chulalongkorn de Bangkok. Loin d’être embarrassés par ce qui peut apparaître comme une confusion malsaine entre le spirituel et le matériel, les bonzes de Dhammakaya mettent en avant leur pragmatisme. «Le bouddhisme est un excellent produit, mais il est desservi le plus souvent par un très mauvais marketing», aime à répéter le moine Thattachivo, abbé-adjoint du temple.

Accusés de lien avec les chemises rouges

La crainte d’une domination du bouddhisme national par ce temple a commencé à véritablement inquiéter les autorités lorsqu’un bonze âgé de 90 ans et très proche du temple Dhammakaya est apparu l’an dernier comme le seul candidat répondant aux conditions pour être nommé chef de l’Eglise bouddhique thaïlandaise. Rompant avec la tradition, le chef de la junte et premier ministre, le général Prayuth Chan-ocha a préféré refuser de soumettre le nom du bonze au roi pour approbation, prenant prétexte d’une obscure affaire d’évasion fiscale liée à l’importation d’une Mercedes de collection.

Certains mettent aussi en avant l’existence de liens étroits entre le temple et les chemises rouges – les partisans de l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra, qui militent pour un rééquilibrage politique et social de la société thaïlandaise et s’opposent à la junte au pouvoir depuis 2014. Les dirigeants du sanctuaire nient l’existence de tels liens et, de fait, peu d’éléments tangibles en attestent. Mais il est clair que le temple, qui exercerait un contrôle sur près de 2000 autres pagodes à travers le pays, constitue le seul mouvement organisé et structuré à l’échelle nationale échappant au contrôle de l’Etat.

Utilisation habile des réseaux sociaux

Le dynamisme du temple Dhammakaya, sa faculté d’utiliser à son avantage le système – une bonne partie de la hiérarchie bouddhique officielle lui est acquise – met en évidence, par simple effet de contraste, l’état de déliquescence du reste de l’église bouddhique thaïlandaise. Asservie à l’Etat depuis la fin du XIXe siècle, la communauté monastique est devenue une institution fossilisée, de plus en plus coupée de ce qu’est la Thaïlande du XXIe siècle. «Le mouvement Dhammakaya – en intégrant le capitalisme dans sa structure – est devenu populaire avec les Thaïlandais urbains pour qui l’efficacité, l’ordre, la propreté, l’élégance, la grandeur, le spectacle, la compétition et la réussite matérielle équivalent au bien», écrit Apinya Feungfusakul dans un article universitaire sur le mouvement.

Le bras de fer qui se déroule ces derniers jours entre le temple et le régime militaire a clairement illustré la capacité de résistance du mouvement Dhammakaya. Utilisant habilement les réseaux sociaux, le temple a fait appel à ses partisans à travers le pays mais aussi à l’étranger pour venir s’opposer aux forces de police thaïlandaises. Des centaines d’entre eux arrivent quotidiennement et installent leur bivouac à la périphérie du sanctuaire. Malgré les pouvoirs absolus octroyés par un décret de la junte, la police semble patauger, laissant à penser que Dhammakaya est peut-être tout simplement devenu trop puissant pour pouvoir être mis au pas.

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