JOURNALISME

«Le Temps» de Tunis, la liberté en sursis

Risque de censure, manque de moyens, menace de vente: le second quotidien francophone du pays vit des temps troublés, sept ans après une révolution censée lui apporter une liberté inédite

Pendant cette année anniversaire de ses 20 ans, «Le Temps» propose sept explorations thématiques, nos causes. Pour commencer, nous nous penchons sur les défis du journalisme à l’heure où le secteur est chamboulé par l’ogre numérique, où les fausses nouvelles pullulent, et où les pouvoirs politiques veulent reprendre la main sur l’information. Second épisode aujourd'hui, avec ce reportage au  Temps de Tunis.

  1. Premier épisode: «Le New York Times, vu comme antidote aux fake news»


Des chantiers de phosphate, secteur clé de l’économie, au ralenti dans le sud, la crainte d’une seconde année blanche dans l’enseignement, des manifestations pour dénoncer la hausse du coût de la vie et un gouvernement de coalition toujours plus contesté: la Tunisie de 2018 montre des signes de paralysie. Ou plutôt de désillusion. Sept ans après la révolution – que beaucoup renoncent désormais à qualifier ainsi – comment se porte la presse, elle qu’on annonçait gagnante d’une liberté inédite après vingt-trois ans de censure?

Une main sur le volant, Rym Benarous plante les freins devant un imposant bâtiment aux vitres grillagées. Le siège du groupe Dar Assabah, auquel appartient le quotidien Le Temps, au cœur de Tunis. «Rien n’est vraiment normal ici, tu verras», prévient la journaliste de 35 ans d’une voix enjouée. La réunion hebdomadaire a été annulée, le rédacteur en chef est cloué au lit. Qu’importe, Rym Benarous a pléthore de sujets à traiter. «Ici, le processus de validation est réduit au minimum. Tu écris ton article puis tu l’envoies. C’est l’un des grands bénéfices de la révolution», lance-t-elle tout en pénétrant dans la rédaction.

Pas d’investissements

Depuis son arrivée au Temps en 2013, Rym Benarous écrit principalement sur des sujets qui touchent aux droits de l’homme. Après un reportage sur les pêcheurs du vieux port de Bizerte menacés de disparition, la journaliste espère boucler une enquête sur un cas de traite d’êtres humains. L’égalité successorale, qu’elle abordera à l’occasion de la Journée des droits des femmes, complète son programme de la semaine. En plus de son emploi fixe, cette mère divorcée qui élève seule son fils de 10 ans cumule les piges pour, finalement, être à sec le 20 du mois. Son salaire avoisine 1200 dinars (environ 350 francs suisses), presque deux fois plus que le salaire moyen. «On vit dans une jungle, il faut se battre pour s’en sortir», souffle-t-elle, entre deux bonjours distribués à la volée.

La crise de la presse écrite n’épargne pas la Tunisie. Et ses dégâts se font sentir dans cette newsroom clairsemée où les chaises sont plus nombreuses que les ordinateurs. Chaque jour, les neuf journalistes du Temps se démènent, avec l’aide de quelques pigistes, pour produire une édition de 16 pages. Si peu? «L’augmentation des droits de douane complique l’importation du papier», regrette Walid Khefifi, 39 ans, affilié à la rubrique économique. Le manque de personnel surtout. «Du temps du président Ben Ali, il y avait jusqu’à 24 journalistes dans cette salle, se remémore-t-il. Aujourd’hui, il n’y a pas de plan d’investissement, pas de ligne claire pour développer le journal.» Selon le journaliste, le gouvernement n’a pas la volonté de réformer un média qu’il a confisqué au clan Ben Ali, poussé à la fuite face à la contestation de la rue le 14 janvier 2011. Non qu’il regrette cette époque, lui qui a fréquemment été «intimidé ou épié par la police». Assis devant son clavier, Walid Khefifi se replonge dans son article sur le blocage du bassin minier, la mine morose.

«On s’autocensurait»

L’ère Ben Ali, Rym Benarous n’a pratiquement connu que ça, elle qui a fait ses premières armes en 2000 au quotidien La Presse. «A l’époque, c’était ronronnant, se souvient-elle, on s’autocensurait par peur de déplaire au régime.» Et pour cause, celui-ci exerçait un contrôle parmi les plus stricts du monde, multipliant les intimidations, voire les arrestations. «La presse en ce temps-là, c’était peu ou prou des communiqués retravaillés, des articles très institutionnels, confirme la blogueuse et journaliste Sana Sbouai. Après la révolution, les journalistes ont enfin pu descendre dans la rue, raconter ce qu’ils voyaient, s’intéresser aux Tunisiens et à leur quotidien.»

Cette ouverture, cette liberté d’expression restent les grands acquis de la révolution. «Aujourd’hui, on peut tout dire, soutient Rym. Il faut juste assumer et ne pas tomber dans la diffamation.» En tournant les pages du Temps, on repère aisément les tournures cavalières, les accusations frontales à l’égard des représentants du parti islamo-conservateur Ennahda, accusés de promouvoir des «desseins obscurantistes».

Liberté menacée

Il n’empêche, la menace d’un retour aux méthodes autoritaires n’est jamais loin. «Nous sommes libres, certes, mais jusqu’à quand?» s’interroge Zied Dabbar, membre du bureau du Syndicat des journalistes tunisiens (SNJT) et également journaliste au Temps. Le 2 février dernier, ils étaient plus de cent journalistes munis d’un brassard rouge, réunis au siège du SNJT pour dénoncer le retour d’un Etat policier après une déclaration controversée du ministre de l’Intérieur Lotfi Brahem. Ce dernier avait affirmé avoir intercepté des communications entre journalistes et manifestants en marge des émeutes de janvier, qui dénonçaient chômage et inflation. Un «jour de colère» pour la presse tunisienne.

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Aujourd’hui, la priorité pour Zied Dabbar est de combattre le nouveau projet de loi sur la communication audiovisuelle qui menace l’indépendance de l’information. «L’Etat veut créer une «machine contre-révolutionnaire» et revenir sur un acquis fondamental, le garde-fou que représente la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle.» Paradoxalement, la révolution a fait des «dégâts collatéraux». «La période qui a suivi a été marquée par une anarchie médiatique, explique le syndicaliste. Aujourd’hui, le manque de professionnalisme reste flagrant. Le métier s’est aussi précarisé, il n’y a plus de garanties salariales.»

Manifestation éclair

Soudain, son téléphone sonne. Il décroche. Sa voix s’immobilise. «Ça va chauffer», lance Zied Dabbar en enfilant son blouson à la hâte. Le journaliste vient d’apprendre que le gouvernement souhaitait céder un immeuble appartenant au patrimoine immobilier de Dar Assabah. Un geste considéré comme un démantèlement qui diminuerait la valeur du titre. «Nous avons signé un accord avec la direction en décembre 2017 qui proscrit la vente par lot», précise-t-il, avant d’écourter l’entretien. 

Le lendemain, une centaine de journalistes manifestent au siège de Dar Assabah avec slogans et pancartes pour défendre leur emploi. L’ambiance est tendue, les échanges virulents. «A l’instar de toutes les sociétés saisies au clan Ben Ali, Le Temps pâtit de cet entre-deux qui l’empêche d’agir comme un acteur privé à part entière», dénonce Ferid Belgaid, secrétaire de rédaction, très remonté. Le matin suivant, plus de trace de la manifestation. Au détour d’une conversation à la rédaction du Temps, on apprend que les employés ont finalement obtenu l’annulation de la promesse de vente. Un répit qu’ils pressentent de courte durée.

«Fondations chancelantes»

Debout dans le patio, Salma Bouraoui tire frénétiquement sur sa cigarette. La présidente de l’Instance vérité et dignité, chargée de la justice transitionnelle qui solde les délits de l’ère Ben Ali, lui réclame un droit de réponse, et la journaliste n’est pas d’humeur. Entre deux sonneries intempestives, la jeune femme au franc-parler désarçonnant dresse un constat sombre de son pays. «Le système politique actuel ne permet pas à la Tunisie d’avancer, c’est comme essayer de bâtir un nouvel édifice sur de vieilles fondations chancelantes, grevées par la corruption.» Les jeunes sans perspectives, l’Etat social en ruine, une société civile qui se décarcasse en vain alors que des figures de l’ancien régime réintègrent la politique: la liste de ses doléances s’allonge. Une seule solution émerge à ses yeux: «le départ des islamo-conservateurs d’Ennahda, incapables de s’intégrer dans une démocratie».

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Dans la Tunisie d’après-révolution, qui se targue d’octroyer aux femmes un statut privilégié au sein du monde arabe, les islamistes attisent la crainte d’un revirement. La montée en puissance du parti a-t-elle changé le travail des journalistes du Temps? «Absolument pas, affirme Rym Benarous. Je n’ai jamais été censurée, ni n’ai subi de remarques parce que je ne portais pas de voile. Au contraire, les députés d’Ennahda sont très accessibles, particulièrement avenants avec les journalistes.» Dans les faits, la jeune femme n’est pas dupe: «Je sais qu’ils enjolivent leur discours et tentent de se faire bien voir avant les élections municipales du 6 mai, où l’on attend une abstention record.»

Ouverture du parlement

L’accès aux sphères du pouvoir a longtemps été verrouillé. Sous l’ère Ben Ali, les journalistes devaient batailler pour espérer décrocher un rendez-vous avec un député. Aujourd’hui, la chape de plomb a sauté et, entre deux séances, le parlement grouille de journalistes avides d’interroger un député à la volée.

La preuve ce mardi après-midi dans les couloirs enfumés de l’ancien palais beylical, qui jouxte le Musée du Bardo. «Aujourd’hui en Tunisie, un frère reçoit toujours deux fois plus d’héritage que sa sœur, explique Rym Benarous. Cette inégalité est l’un des derniers bastions que la frange démocrate souhaite abolir. Un projet de loi est en négociation en ce moment même au parlement.» Qu’en pense la députée d’Ennahda, Meherzia Labidi? «Le sujet n’est pas une priorité, tranche la Franco-Tunisienne au voile coloré. Il importe avant tout de faire respecter les droits existants. Les lois contre les violences faites aux femmes sont ambitieuses, mais les moyens manquent.»

A quelques mètres d’elle, Bochra Belhaj Hamida, ex-membre du parti démocrate Nidaa, et qui siège aujourd’hui comme députée indépendante, sait que le combat sera rude. «Beaucoup de résistances subsistent, par attachement culturel ou religieux, par intérêt personnel ou encore par calcul politique, déclare celle qui a fait de la lutte contre les discriminations à l’égard des femmes le combat de sa vie. Malgré tout, le sujet n’est plus tabou. Jadis, ces inégalités allaient de soi, aujourd’hui, elles sont remises en question.»

L'espoir d’un élan

Retour dans les locaux du Temps, où la tension monte à l’approche du bouclage, fixé à 19h. Entre deux dernières retouches, Rym Benarous exprime pêle-mêle ses souhaits pour ce journal qu’elle porte à bout de bras avec ses collègues: le développement du numérique, des investissements, une stratégie à moyen et long terme. «Le Temps est, comme la Tunisie, dans une phase figée de son histoire, il attend un personnage fédérateur, un élan porteur pour achever enfin la transition vers cette démocratie tant attendue.»


«Le Temps» en chiffres

Le Temps est le second quotidien francophone de Tunisie après La Presse. Créé en 1975, le journal appartient au groupe de presse Dar Assabah, fondé par le journaliste Habib Cheikhrouhou en 1951. Son pendant arabophone, Assabah, est né quelques années plus tôt. Produit et édité à Tunis, Le Temps se définit comme un quotidien indépendant et défend une ligne démocrate. Il emploie actuellement une quinzaine de personnes au total dont neuf journalistes pour une publication quotidienne du mardi au dimanche. Le tirage journalier est estimé à 6000 ou 7000 exemplaires. A titre de comparaison, Reporters sans frontières estime que 100 000 journaux sont vendus chaque jour en Tunisie, tous titres confondus.

En mains privées depuis sa création, le journal a connu une histoire mouvementée cette dernière décennie. En 2009, le gendre du président Ben Ali, Sakher El Materi, rachète 80% des parts du journal. Les héritiers de Habib Cheikhrouhou se partagent les 20% restants. A la chute du régime, Le Temps est confisqué par l’Etat et sa gestion est confiée à la société privée Al Karama Holding. Depuis, les rumeurs de vente s’intensifient, mais le dernier appel d’offres lancé en septembre 2017 n’a, pour l’heure, pas abouti. Selon le Syndicat national des journalistes tunisiens, le groupe serait endetté à hauteur de 830 000 euros.  

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