Un Européen est né. Dans un entretien au Temps et à Libération, le premier ministre belge, le libéral Guy Verhofstadt, proclame sa volonté d'aboutir à une «fédération européenne» même s'il évite de prononcer ce mot qui fâche. Cette prise de position n'est pas sans importance: pays fondateur de la Communauté, la Belgique va présider l'Union au second semestre de cette année. Elle est chargée à ce titre de rédiger la «déclaration de Laeken» qui encadrera le débat sur «l'avenir de l'Europe». Un processus constitutionnel qui doit déboucher sur une nouvelle Conférence intergouvernementale (CIG) en 2004.

Guy Verhofstadt, au pouvoir depuis juin 1999, est un nouveau venu sur la scène diplomatique européenne. C'est lors du sommet de Nice, en décembre, qu'il s'est fait connaître en refusant à plusieurs reprises les compromis proposés par la France sur la réforme des institutions communautaires au nom de l'intérêt général européen. Finalement, vers 4 h du matin, le lundi 11 décembre, totalement isolé, il a dû se résoudre à accepter un traité – il sera signé le 26 février à Nice – qui ne le satisfaisait nullement, mais permet l'élargissement de l'Union. Interview.

Le Temps: Regrettez-vous d'avoir accepté le Traité de Nice?

Guy Verhofstadt: Non car ce traité est le minimum nécessaire pour que l'élargissement ait lieu. Il ne faut pas perdre de vue que l'événement fondamental de ce sommet, c'est cela: permettre à l'unité historique et géographique du continent européen d'être enfin restaurée.

– Certes, mais le résultat de Nice vous satisfait-il?

– Je ne suis pas tout à fait satisfait. J'ai essayé de faire le maximum jusqu'au bout, en vain. Néanmoins, quelques progrès ont été accomplis au cours de cette lutte de quatre jours: le président de la Commission européenne ne sera plus choisi à l'unanimité; une majorité renforcée suffira pour avertir un Etat qui menace de violer les principes fondamentaux de l'Union; une partie des règles relatives à l'immigration pourra être décidée à la majorité, etc.

– La dernière heure de négociation, lorsque vous étiez totalement isolé, a dû être particulièrement pénible?

– Il y avait une énorme pression pour que j'accepte le compromis. J'aurais bien continué un petit peu à me battre, mais vu l'heure! Et puis ça a été le plus long Conseil européen de l'histoire, c'est déjà ça.

– Avez-vous été le héros de ce sommet?

– J'ai simplement suivi mes convictions et j'ai refusé de défendre mes seuls intérêts nationaux afin de permettre à l'Europe d'avancer.

– Nice a été un concours de beauté des égoïsmes nationaux…

– Peut-être était-ce inévitable dès lors que des questions de pouvoir étaient en jeu. Mais il ne faut pas, là non plus, se tromper d'analyse: il n'a jamais été question de discuter et encore moins de trancher l'avenir de l'Union lors de ce sommet. C'est à partir d'aujourd'hui que ce débat commence et il s'achèvera en 2004.

– Pourquoi engager si vite ce débat sur l'avenir de l'Europe?

– A l'heure où l'Union va s'étendre à l'ensemble du continent européen, il importe d'achever la construction communautaire et d'en finir avec ce chantier institutionnel permanent. Le temps est désormais venu de dire clairement et définitivement ce qu'est cette Europe, ce que nous voulons faire ensemble: quelles sont ses compétences, ses institutions, son financement? Autrement dit, pour reprendre un terme utilisé tant par le chancelier Schröder que par le président Chirac, quelles sont les bases de la Constitution de l'Europe?

– De quelle Europe rêvez-vous?

– Il faut essayer de sortir de l'opposition entre les tenants de la coopération entre gouvernements – l'intergouvernemental – et ceux qui ne voient le salut que dans la méthode communautaire classique qui implique un transfert permanent de compétences vers l'Union et des institutions fortes pour les gérer. La première voie me paraît sans issue car elle risque de transformer l'Union en une organisation internationale comme une autre. Mais pour autant, les critiques des «intergouvernementalistes» à l'égard de l'Union ne sont pas infondées: ils lui reprochent son manque de transparence et de légitimité démocratique, sa bureaucratie, etc. Il faut tenir compte de ces critiques pour bâtir un système bien plus satisfaisant. Il faut définir une fois pour toutes les compétences de l'Europe. Peut-être devra-t-elle en faire moins dans certains domaines et plus dans d'autres, comme en matière de politique étrangère et de défense commune. La conséquence de cet exercice est que les institutions aient un caractère plus communautaire et plus démocratique. On pourrait imaginer que le président de la Commission soit élu au suffrage universel direct. Le pouvoir législatif, lui, serait exercé à la fois par le Parlement européen, représentant le peuple, et par le Conseil des ministres représentant les Etats. Cette dernière instance pourrait évoluer: elle pourrait se réunir plus fréquemment et des ministres désignés spécialement y siégeraient. Enfin, il faudrait penser à un financement européen spécifique: pourquoi ne pas remplacer les contributions des Etats par un impôt que paierait directement chaque citoyen, ce qui lui permettrait de voir précisément ce que lui coûte l'Europe alors qu'aujourd'hui cette charge est dissimulée?

– L'Europe que vous dessinez est très proche de la «fédération» souhaitée par l'Allemagne.

– Sauf sur un point: je n'aime pas utiliser le mot «fédération» parce qu'il suscite des réticences fortes dans certains pays qui n'ont pas de tradition fédérale. Il ne sert à rien d'ouvrir des débats sémantiques qui ne nous apportent pas grand-chose. Je préfère utiliser le mot «communautaire».

– En vue de préparer la Conférence intergouvernementale de 2004, le Parlement européen souhaite que l'on mette en place une «convention» réunissant les représentants des parlements nationaux et européen, des gouvernements, de la société civile. Partagez-vous cette idée?

– C'est la méthode qui a permis avec succès l'élaboration de la Charte des droits fondamentaux proclamée à Nice. Les chefs d'Etat et de gouvernement ont été tellement satisfaits du travail accompli qu'ils ont décidé de ne pas y toucher. Avec sagesse: imaginez combien il aurait fallu de Conseil des ministres pour parvenir au même résultat! Lorsqu'une telle «convention» parvient à se mettre d'accord sur un texte, sa traduction dans un traité devient presque une formalité.