Un café, une saucisse en croûte et, en bonus, trente minutes gratuites de tir. C’est ce qui attendait, samedi, les supporters de Trump et défenseurs du deuxième amendement venus se rassembler au Top Gun, un stand de tir situé en plein Memphis, avant de parader en voitures dans les principales artères de la ville, tous drapeaux «Make America Great Again» dehors. Memphis, la ville d’Elvis Presley, berceau du blues, de la soul et du rock’n’roll, a beau être démocrate, l’Etat du Tennessee est, lui, marqué au fer rouge républicain.

Une médaille pour Elvis

If you’re looking for trouble/You came to the right place/If you’re looking for trouble/Just look right in my face (Trouble, 1958), chantait Elvis. Graceland, en banlieue de Memphis, son ultime demeure, est toujours l’une des principales attractions de la région. Son salon avec les photos de famille et les deux immenses paons en vitraux, le bar jaune du sous-sol avec un singe en faïence posé sur la table. Ou encore son espace-jungle, avec la reconstitution d’une cascade de Hawaï, la piscine et sa tombe dans le jardin à côté de celles de sa famille, dont son frère jumeau mort-né. Tout se visite, et les chevaux qui viennent se frotter aux visiteurs laisseraient presque penser, un instant, qu’Elvis n’est pas loin. Interdiction par contre de monter à l’étage: c’est là que le King est mort, dans sa salle de bains, le 16 août 1977.

Il faut traverser la rue, dépasser ses deux jets privés, et pénétrer l’espace musées pour y trouver une trace de Donald Trump. Le président, qui a assisté à un de ses concerts, lui a décerné la médaille de la Liberté, plus haute récompense civile des Etats-Unis, à titre posthume, en novembre 2018. Elle est là, sous verre, à côté de l’immense signature du président. David Beckwith, porte-parole de Graceland, s’était bien gardé d’évoquer cet épisode quand nous lui avons demandé des anecdotes sur Elvis et Trump, préférant relever que la famille présidentielle n’a pas visité Graceland, contrairement à George W. Bush et sa femme Laura, en 2006. Elvis Presley a en revanche été accueilli dans le Bureau ovale. C’était le 21 décembre 1970, par Richard Nixon. Collectionneur de badges des forces de l’ordre, le chanteur aurait suggéré au président Nixon de le nommer comme agent infiltré du Bureau des narcotiques, convaincu qu’il pouvait être utile dans la lutte contre la drogue.

Le lien entre Elvis et Trump, c’est surtout Jeff Stanulis qui va nous l’offrir. Jeff Stanulis se souvient: il a tremblé lors de sa première visite à Graceland avec sa mère, submergé par l’émotion. Il est aujourd’hui l’un des sosies officiels d’Elvis, et officie depuis des années à Las Vegas (Nevada). Très grand fan de Donald Trump, il a assisté à plusieurs de ses meetings, a pu rencontrer son fils Eric, et se déplace parfois avec une petite poupée aux traits du président. Sa plus grande fierté? Celle d’avoir été pointé du doigt par Donald Trump, en plein rassemblement. C’était en 2016. «Il m’a regardé, puis a lancé: «Et je vois Elvis, là au fond. Elvis!?» Je n’étais pourtant pas habillé en Elvis.» Jeff Stanulis a écrit à Donald Trump pour lui proposer de se produire lors de sa cérémonie de prestation de serment. Trop tard. Mais il a malgré tout reçu une lettre de la Maison-Blanche. Fasciné par Trump autant que par Elvis, il le décrit comme un «président qui tient ses promesses, ne recule devant aucune difficulté», un «patriote qui sait redonner de l’espoir», avec le «charisme d’une rock star». «Les démocrates sont avides de pouvoir, malhonnêtes. Si Biden gagne, c’est la fin de l’Amérique prospère telle que nous la connaissons!»

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Des déçus d’Obama

Cette vision-là est largement partagée dans le Tennessee. L’Etat est rouge et le restera. Pour s’en apercevoir, il faut quitter Memphis la bleue lovée au bord du Mississippi, ses bars de Beale Street aux enseignes lumineuses aveuglantes, le fameux Sun Studio, le Lorraine Motel où Martin Luther King a été assassiné, et s’enfoncer dans la campagne. Des champs de coton s’étendent à perte de vue. Le long des routes, les affiches électorales sont rares. Çà et là surgissent quelques «Farmers for Trump».

En 2016, Donald Trump a remporté le Tennessee à 60,7% des voix contre 34,7% pour la démocrate Hillary Clinton, et raflé ses onze grands électeurs. Les sondages 2020 prédisent un score similaire, bien que légèrement inférieur. «Il n’y a aucun doute que Trump va remporter l’Etat de 20 points. Memphis pourrait devenir un peu plus bleue, mais si un réalignement en faveur des démocrates se produit au niveau national au cours des deux prochaines décennies, il n’arrivera pas ici», relève, catégorique, Richard L. Pacelle, professeur en sciences politiques à l’Université du Tennessee (Knoxville). C’est ce qui explique que les démocrates n’y mènent pas une campagne très active, préférant se concentrer sur les Etats pivots tombés dans l’escarcelle de Trump en 2016, ou des Etats comme le Texas, où la cote de popularité de Joe Biden vient taquiner celle de Donald Trump.

Richard L. Pacelle confirme que le Parti républicain local se «trumpise», et renvoie à la récente primaire pour le Sénat. «Les candidats modérés ont été poussés vers la droite et ont fait écho aux messages de Trump, même pour ses positions les plus extrêmes», dit-il. «Les démocrates sont forts dans les villes de Chattanooga, Knoxville, Memphis, Nashville, mais ils ont du mal à s’imposer dans le reste de l’Etat», ajoute Sean Evans, qui enseigne les sciences politiques à l’Union University, une université évangélique privée à Jackson, à mi-chemin entre Memphis et Nashville. «La plupart des évolutions au Tennessee se sont produites sous l’administration Obama, lorsque les électeurs ruraux ont quitté le Parti démocrate, jugé trop libéral, et ont commencé à voter républicain à tous les niveaux de pouvoir (fédéral, étatique et local)», explique-t-il.

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Pour les présidentielles, des démocrates ont remporté l’Etat: Lyndon B. Johnson, en 1964, Jimmy Carter, en 1976 et Bill Clinton, en 1992 et 1996. Mais aucun depuis. En 2000, Al Gore, pourtant un enfant du pays et vice-président en exercice, n’a pas réussi à obtenir plus de suffrages que le républicain George W. Bush, alors qu’il était à deux doigts d’accéder à la Maison-Blanche.

Andrew Jackson comme modèle

Memphis a sa Beale Street, à Nashville, c’est sur un bout de la Broadway, au centre-ville, que se regroupent les bars aux enseignes clinquantes. Ici, c’est l’univers de la musique country, des chapeaux et bottes de cow-boys. Sur une scène d’un pub sombre qui sert des chicken wings sauce buffalo, Ryan Alexander, solide gaillard à la voix chaude, enchaîne les tubes à mesure que des filles délurées enchaînent les shots de whisky. L’une d’elles, mini-short en jeans, exhibe ses santiags à paillettes argentées. «Vous voulez faire une photo?» demande Ryan Alexander quand on l’approche après son concert. Pas vraiment. Et si on parlait de Trump plutôt? La politique n’est visiblement pas trop son truc. Ou plutôt, il votera Trump mais ne veut pas trop le dire. «Nous avons le choix entre la peste et le choléra. Désolé, je dois filer. Une autre scène m’attend.»

C’est à Nashville qu’a eu lieu le deuxième débat entre Donald Trump et Joe Biden. Ce soir-là, des supporters des deux camps se sont massés près de l’Université Belmont pour voir passer les candidats. Avec des panneaux MAGA côtoyant des affiches «Fuck Trump». Des provocations, un hurluberlu préférant afficher un étendard «Jesus», mais pas de franche agressivité. Suzy est venue avec ses trois enfants dans l’espoir d’apercevoir Donald Trump et la First Lady. Soudain, des policiers s’activent, resserrant, en cordon, toujours plus le public sur le trottoir. On entend le vrombissement des motos. La Cadillac du président et son cortège de voitures passent. «J’ai vu Melania!» s’écrie un petit. «Nous avons besoin de Trump pour booster notre économie. Pas de ces socialistes de démocrates qui veulent créer des assistés!» commente Suzy, tout affairée à agiter son drapeau.

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Nashville, c’est aussi la ville liée au destin d’Andrew Jackson (1767-1845), le 7e président des Etats-Unis. Un peu à l’extérieur de la ville trône l’Ermitage, la plantation qui lui appartenait, où des esclaves récoltaient le coton. Le manoir de style néo-grec fait aujourd’hui office de musée. Donald Trump s’y est rendu en mars 2017, deux mois après avoir prêté serment, pour célébrer le 250e anniversaire de «Old Hickory» (un surnom pour faire allusion à la dureté du bois du noyer). «Une visite inspirante, je dois l’avouer. Je suis un fan», avait-il commenté, les mains posées sur la balustrade. Steve Bannon, ex-stratège et ex-confident de Trump devenu paria, est aussi un admirateur de Jackson. N’avait-il pas déclaré quelques mois plus tôt, au Hollywood Reporter, «comme le populisme d’Andrew Jackson, nous allons construire un mouvement politique entièrement nouveau. Tout sera lié à l’emploi. Les conservateurs vont devenir fous»?

Pour Donald Trump, Andrew Jackson, le «président du peuple», considéré comme l’un des fondateurs du Parti démocrate, a toujours été une référence. Riche, avide de duels, populiste, Jackson a su exploiter les frustrations des Blancs de la classe ouvrière, avec un discours anti-élites. Coriace, il avait aussi une certaine idée de lui-même. Une caricature de 1832, intitulée «King Andrew I», l’affuble d’une couronne et d’une robe d’hermine. Andrew Jackson a par contre servi dans l’armée, soutenait l’esclavage et a contribué à déposséder des Amérindiens de leurs terres, conduisant à la marche forcée «Trail of Tears», qui s’est soldée par la mort de près de 5000 Cherokees. Donald Trump a accroché son portrait dans le Bureau ovale. Et Andrew Jackson figure toujours sur le billet de 20 dollars. Le président s’oppose à ce qu’il soit remplacé par Harriet Tubman, ancienne esclave devenue militante abolitionniste, comme l’avait suggéré Barack Obama. Peut-être qu’on en reparlera après le 3 novembre.