La campagne pour la présidentielle du 14 mars 2004 n'a pas encore commencé. Mais Vladimir Poutine est déjà certain de l'emporter. Un mois après les législatives, le président russe profite aujourd'hui des effets du K.-O. électoral provoqué par le triomphe du parti du Kremlin, Russie unie. Les uns après les autres, les ténors de l'opposition, défaits par la débâcle hivernale de leurs mouvements, ont annoncé qu'ils ne se présenteraient pas au scrutin du printemps. Ces retraits successifs assurent ainsi la victoire de Vladimir Poutine qui, président depuis 2000, ne doutait déjà guère de sa réélection au premier tour: sa cote de popularité frôle les 80%. Par comparaison, Guennadi Ziouganov, le leader du Parti communiste, qui, il y a quatre ans, était arrivé deuxième avec près de 30% des voix, traîne aujourd'hui dans les sondages, perdu sous la barre des 10%…

Pour éviter une humiliation, Guennadi Ziouganov a préféré renoncer. Les communistes, qui aux législatives ont perdu la moitié de leurs sièges à la Douma, accusent le Kremlin d'avoir organisé des fraudes électorales et les médias d'avoir biaisé la campagne. Certains dans leurs rangs ont du coup prôné le boycott pur et simple du prochain scrutin. Mais la direction du parti a préféré envoyer un inconnu faire de la figuration: Nikolaï Kharitonov, ancien du Parti agrarien et personnalité plutôt terne. La décision des communistes a provoqué l'ire de certains libéraux qui, dans une curieuse alliance, comptaient faire front commun à Vladimir Poutine en appelant… à un boycott collectif. «C'est une farce», a regretté Boris Nemtsov, l'un des leaders de l'Union des forces de droite (SPS, libéral) qui n'a pas dépassé la barre des 5% des voix aux législatives et n'est donc plus représenté en tant que parti.

«Démocratie organisée»

Boris Nemtsov s'étant auto-exclu de la course présidentielle, le SPS a hésité sur la conduite à suivre. Malgré plusieurs négociations, il n'a pas réussi à se mettre d'accord sur un candidat commun avec Iabloko, l'autre formation libérale laminée aux législatives et désormais absent au parlement. Le retrait de Grigori Iavlinski, le chef de ce parti qui n'a jamais fait l'unanimité dans les rangs libéraux, n'a pas permis d'obtenir un compromis entre les deux mouvements, habitués à jouer la carte de la concurrence plutôt que celle de la complicité. Iabloko a choisi de boycotter le scrutin du 14 mars, même s'il ne l'affirme pas ouvertement. Et, parmi les leaders de SPS, Irina Khakamada est candidate indépendante, la seconde femme à se présenter dans la (courte) histoire présidentielle russe.

Certains analystes assurent que Vladimir Poutine, adepte de la «démocratie organisée», a demandé la présence d'un libéral afin qu'aux yeux des observateurs étrangers le scrutin ressemble à une véritable élection. Le Kremlin pourrait ainsi, en coulisse, aider Irina Khakamada à recueillir d'ici à la fin du mois les deux millions de signatures exigées pour tout candidat indépendant. D'aucuns ironisent par ailleurs sur la soudaine multiplication des candidatures ces derniers jours: de peur que le taux de participation ne dépasse pas les 50% nécessaires pour que le scrutin soit constitutionnellement valide, le Kremlin aurait œuvré pour que le choix s'élargisse. D'où, par exemple, la candidature de Sergei Mironov, le speaker de la Chambre haute. Ce proche de Vladimir Poutine a expliqué vouloir se présenter pour que «le président ne se sente pas tout seul»…

Quant à Rodina (Mère patrie), après sa surprenante performance aux législatives, ce mouvement «patriotique-populaire», que le Kremlin est soupçonné d'avoir créé de toutes pièces pour prendre des voix aux communistes, se paie désormais le luxe de soutenir deux de ses leaders pour la présidentielle: Sergueï Glaziev, son principal dirigeant, et Viktor Guerachtchenko, l'ex-président de la Banque centrale.

Ainsi le scénario est-il désormais des plus favorables pour Vladimir Poutine: absence de boycottage mettant en cause la légitimité du scrutin et présence d'une dizaine de concurrents peu sérieux, hommes d'affaires ou seconds couteaux politiques, sauvant les apparences démocratiques. Sans opposant sérieux face au président, l'électorat risque de trouver la campagne ennuyeuse. D'autant plus que Vladimir Jirinovski, le clownesque nationaliste présent aux précédentes présidentielles, a lui aussi déclaré forfait. Son parti, grand vainqueur des législatives après Russie unie, sera représenté par l'un de ses gardes du corps, un ex-boxeur inconnu. Mais, tout en paradoxes, Vladimir Jirinovski, a déjà prévenu qu'il n'y aurait «aucun argument pour s'opposer à Vladimir Poutine»…