Ils sont une trentaine d'Indiens agenouillés, torse nu, impuissants devant leur drapeau et leurs habits traditionnels en flammes. Tout autour d'eux, sur la place principale de Sucre, capitale de la Bolivie, les opposants au président socialiste Evo Morales les insultent, certains masqués, d'autres armés de bâtons. Les chefs paysans, qui étaient venus pour recevoir des aides de «leur» président, auront finalement été reçus à coups de pierres par des manifestants, pour la plupart étudiants. «Les élus de Sucre étaient là, ils applaudissaient», affirmera une des victimes, Angel Vallejos.

Référendums autonomistes

La scène, qui se déroulait samedi 24 mai, a été condamnée par les Nations unies et des universitaires français, qui ont évoqué «les heures les plus sombres de l'époque coloniale». Elle marque une dérive raciste dans le conflit qui oppose la majorité indienne, favorable à Evo Morales, à l'opposition menée par l'élite blanche.

Le débordement a eu lieu à quelques jours de référendums sensibles, organisés par les opposants: dimanche, les électeurs des départements de Beni et de Pando, riches en hydrocarbures, doivent décider de l'autonomie de leurs régions, dans un scrutin jugé «illégal» par le pouvoir. Comme leurs voisins de la prospère Santa Cruz l'ont fait au début du mois, les «autonomistes» de l'est du pays veulent s'émanciper ainsi du gouvernement central andin «gauchiste» élu en 2005 et de sa nouvelle Constitution, redistributrice et pro-indienne.

Dans ce contexte tendu, les événements de samedi dernier ont fait resurgir de vieux sentiments racistes, répandus dans les classes moyennes boliviennes. «Il faudrait exterminer ces peuples originaires pour pouvoir travailler», résumait en 2003 une commerçante de La Paz, au plus fort de blocus indiens musclés. Leurs barrages routiers répétés, ajoutés aux manifestations ponctuées d'explosions de dynamite de leurs alliés mineurs, les ont unis pour porter Evo Morales au pouvoir, mais ont exaspéré une élite blanche et métisse habituée à gouverner.

A Santa Cruz, capitale de l'agro-industrie, les étudiants de l'Union juvénile crucègne (UJC) dispersent maintenant à coups de batte les manifestations d'Indiens dont ils méprisent le «sous-développement». L'idée de construire dans l'est une «nation camba», par opposition aux Collas (Indiens) de l'Occident montagneux, a surgi. Certains militants de cette région, où une forme de servage a longtemps subsisté, ne renient pas l'usage de la croix gammée.

Pays de Klaus Barbie

Le mythe de la suprématie blanche n'est pas nouveau dans le pays: le nazi Klaus Barbie, réfugié en Bolivie dans les années 1950, a été «réconforté» à son arrivée par un défilé de «phalangistes» boliviens. Avec d'anciens SS, il aidera vingt ans plus tard les dictateurs à réprimer l'extrême gauche.

Les références nazies sont aujourd'hui bannies des discours. Mais la mystique guerrière est toujours présente: le dirigeant autonomiste de Santa Cruz, Branko Marinkovic, a déjà évoqué le «sang à verser» dans la «guerre» contre le «communiste» indien Morales.