Migration

La tentation de dresser des murs en Europe

La Hongrie a annoncé son intention d’ériger une barrière à la frontière avec la Serbie. Paris et Vienne bloquent l’entrée de migrants

La tentation européenne de dresser des murs dans l’espace Schengen

Europe La Hongrie a annoncé son intention d’ériger une barrière à la frontière avec la Serbie. Paris et Vienne bloquent l’entrée de migrants

Un mur au cœur de l’Europe. Le gouvernement hongrois a annoncé, mercredi, la création d’une clôture de 175 kilomètres le long de la frontière avec la Serbie. Ce projet de protection de 4 mètres de haut s’ajoute aux autres barrières construites aux marges de l’Union européenne, aux frontières turques de la Bulgarie et de la Grèce ou entre le Maroc et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla.

Devant la difficulté de plus en plus grande de quitter la Grèce par air et par mer, les migrants choisissent cette longue route balkanique pour rejoindre l’espace Schengen, qui assure la libre circulation des citoyens, mais dont les fondations tremblent. Sur l’autre principale route migratoire, celle de l’Italie, où les migrants risquent le naufrage pour rejoindre l’Europe, la situation est explosive, et les pays frontaliers réagissent vivement. Pour les trente ans de l’espace Schengen, les zones de tensions s’accumulent. En France, en Autriche et en Suisse, le spectre des fermetures de frontières aux migrants réapparaît.

Un quart de siècle après avoir démantelé le rideau de fer entre l’Est et l’Ouest, la Hongrie veut reconstruire une barrière physique sur sa frontière avec la Serbie – cette fois pour fermer l’accès de l’UE aux milliers de demandeurs d’asile venus du sud. Le ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szij­jarto, a annoncé que son gouvernement lançait les préparatifs techniques et diplomatiques afin d’ériger une clôture entre Mohacs et Szeged.

Belgrade «choqué»

C’est en effet l’une des seules voies terrestres encore ouverte – à travers la Grèce ou la Bulgarie, puis la Macédoine, le Kosovo et la Serbie – pour les flots de réfugiés chassés par les guerres du Moyen-Orient et le manque de perspectives économiques dans les pays du sud. En 2012, l’agence de surveillance des frontières de l’UE, Frontex, avait recensé 6400 franchissements illégaux de frontières par cette voie balkanique et 43 360 en 2014. Ils sont plus de 50 000 depuis janvier, dont près de la moitié sont Kosovars.

Peuplée d’à peine 10 millions d’habitants, la Hongrie s’est alors retrouvée en première ligne de l’UE dans la crise humanitaire qui fait rage: le nombre de demandes d’asile a bondi à plus de 50 000 en 2014, alors que ce chiffre est déjà dépassé depuis début 2015. «L’UE cherche une solution, mais la Hongrie ne peut attendre davantage», a déclaré Péter Szijjarto, en rappelant que Budapest ne viole aucun de ses engagements internationaux, et qu’il existe des précédents à de telles barrières contre l’immigration illégale.

Le premier ministre serbe, Aleksandar Vucic, s’est dit «surpris et choqué» par la décision hongroise. La Serbie a regretté de n’avoir pas été consultée avant cette décision. Candidate à l’Union européenne, la Serbie compte «en parler avec [ses] partenaires au sein de l’UE», a rappelé Aleksandar Vucic. La Hongrie fait partie des pays qui avaient été les plus hostiles à l’instauration de quotas pour accueillir 40 000 demandeurs d’asile en deux ans, proposée en mai par la Commission européenne.

Face à la poussée de l’extrême droite du parti Jobbik, le gouvernement de Viktor Orban a lancé un «questionnaire» très controversé auprès de la population, associant le thème de l’immigration à celui du terrorisme, ainsi qu’une vaste campagne d’affichage avec des fonds publics, qui lui a valu de se faire épingler, en mai, par le Parlement européen. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a répliqué avec des affiches vantant la capacité d’intégration des demandeurs d’asile en Hongrie et leur apport à l’économie.

«Les murs sont contournés»

«Les murs n’ont jamais montré leur utilité. Ils sont contournés», explique Yves Pascouau, de l’institut Notre Europe. En Grèce, les flots de migrants qui traversaient l’Evros, en Thrace, à la frontière avec la Turquie, ont cessé depuis l’érection de la barrière. Mais les réfugiés ont repris en masse le chemin des îles proches de la côte turque. Et remontent le continent européen par la route des Balkans.

Plus à l’ouest, l’Italie fait face depuis deux ans à un afflux considérable de migrants. Elle se heurte aux résistances de la France, de la Suisse et de l’Autriche, tentées de fermer leurs frontières aux réfugiés. En France, des centaines de migrants ont été bloqués à la frontière, et le ton monte entre Paris et Rome, comme en 2011, au moment des printemps arabes.

«Ce qui se passe à Vintimille rappelle la séquence de 2011. La brouille entre la France et l’Italie avait permis une modification de Schengen qui prévoit le rétablissement de frontière à titre provisoire, explique Yves Pascouau. Cela doit répondre à des critères précis, comme celui du trouble à l’ordre public. Je ne suis pas sûr qu’ils soient vraiment remplis. Mais je ne vois pas la Commission européenne en ce moment saisir la cour de justice de l’UE pour savoir si la France est en conformité avec l’UE, à la frontière de l’Italie.»

«Nous n’avons pas fermé la frontière. D’ailleurs, des gens passent. En revanche, nous renvoyons en Italie des gens qui en viennent. Ce qui n’est qu’une application du droit européen», explique le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, en référence au règlement Dublin II, qui prévoit que les demandes d’asile soient examinées dans le pays d’entrée dans l’UE, ce qui fait porter un gros poids sur la Grèce et l’Italie.

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