Des visages béats, des rires qu’on devine un peu bêtes, et le ciel bleu derrière, le Léman, ou de l’herbe bien verte: les photos du week-end qu’on trouve dans la presse de ce lundi sentent bon le déconfinement qui progresse, le stress qui recule, le plaisir qui revient, au moins quelques instants, le temps d’une terrasse, nouveau paradis pour urbains désenfermés. «De Carouge à Neuchâtel en passant par Lausanne, les terrasses étaient noires de monde, écrit la RTS, les polices ont procédé à de nombreux rappels à l’ordre mais n’ont constaté aucun débordement grave.»

Elles permettent de respirer au grand air, tout en augmentant la surface d’accueil des restaurateurs: les terrasses sont particulièrement adaptées à notre époque de post-confinés désireux d’être encore prudents, mais fatigués d’être enfermés, ravis d’être accueillis par des restaurateurs essorés par des semaines d’inactivité. Vive les terrasses donc, encore plus… lorsqu’elles sont plus grandes. L’agence ATS note ainsi le succès des demandes d’autorisation d’extension de terrasses à Lausanne, pionnière de Suisse en la matière: «Nous avons reçu jusqu’ici 40 demandes et nous en recevons encore chaque jour. C’est un énorme succès», affirme Pierre-Antoine Hildbrand, municipal lausannois chargé de l’économie, qui a déjà évoqué une «méditerranéisation» de la ville. Il faut dire que la capitale vaudoise compte déjà quelque 600 bars et restaurants pour environ 500 terrasses. «Les intéressés ont encore jusqu’à fin mai pour faire parvenir leur demande», précise encore Pierre-Antoine Hildbrand.

Sur ce sujet relire: A Lausanne, un restaurant sur deux ne rouvrira pas lundi

Sur les photos un peu partout dans la presse, des tables espacées et des serveurs masqués sur la terrasse du MAD, au Flon, les bords du lac ou même aux Grandes Roches, sous le pont Bessières (siège, toujours vide, du Temps), où un palmier a été installé.

A Neuchâtel, «la plupart des terrasses, diminuées de moitié, distance oblige, ont fait le plein, note Arcinfo. Les terrasses étaient en fête pour ce premier week-end post-confinement. Que ce soient les distances ou les heures de fermeture, les règles en vigueur ont été bien respectées.» Mais c’est aussi au bord de l’eau que ça se passait: «Près de 200 jeunes ont afflué sur les plages d’Auvernier et des Jeunes-Rives samedi soir, pour y faire la fête», raconte encore Arcinfo. N’ont-ils pas peur de prendre des risques, de se contaminer? Ils prennent toutes les précautions, expliquent-ils, avec chacun son gobelet, et une précieuse petite bouteille de gel hydroalcoolique dans la poche. Et une jeune fille de s’emporter: «C’est incohérent, il y a du monde dans les écoles primaires, dans les transports publics, dans les magasins, nos parents ont repris le travail et nous, on ne peut pas se réunir à plus de cinq. Alors je dois inventer des mensonges pour voir mes potes. Ce n’est pas normal!»

Les terrasses font donc du bien aux ex-confinés en mal d’air et d’espace, elles sont aussi une promesse de rattrapage financier aux restaurateurs sortis exsangues de semaines de fermeture. Et pas qu’en Suisse. En France, les restaurants et bistrots sont encore fermés, mais les gérants sur les dents imaginent déjà l’après 2 juin.

Des espoirs en France

Toute proche, Annecy est bien décidée à conquérir encore plus le pavé de sa vieille ville pour abreuver ses touristes, malgré un vrai «casse-tête», explique Le Messager. «Prenons l’exemple de la vieille ville où les cafés et les restaurants sont généralement côte à côte. Le partage de l’espace est plus délicat. Il faut penser aussi aux entrées d’immeubles, à l’espace piéton pour que les gens ne se touchent pas quand ils se croisent», cite en exemple le maire Jean-Luc Rigaut, toujours dans Le Messager.

A Bordeaux, à Nantes, à Lyon, les terrasses aussi pourraient être étendues. La maire de Paris a également «confié travailler sur la mise en place de rues entières réservées aux restaurants et cafés, écrit Sortir à Paris. Grâce à ce dispositif, ces derniers pourraient agrandir la surface de leurs terrasses gratuitement jusqu’au mois de septembre.» Un gros manque à gagner pour la ville, qui fait payer très cher le mètre carré de bitume – plus de 1500 euros de taxes annuelles, écrivait Le Parisien en 2019 (pour comparaison, le prix à Lausanne est de 7 francs le m2 par mois). Mais nécessité fait loi. «Si on veut ouvrir en mettant en sécurité les personnes, les clients comme les personnels, il faudra plus d’espace, a expliqué Anne Hidalgo, toujours citée par Sortir à Paris. Cette proposition devrait être votée lors du prochain Conseil de Paris.» Pour autant que le Conseil scientifique donne son accord, ce qui n’est pas gagné: située en zone rouge, la ville n’a même pas encore eu l’autorisation de rouvrir ses parcs et jardins…

Des pistes d’ailleurs

A San Francisco aussi, on planche sur un plan terrasses, les restaurants et cafés pourraient s’étaler sur les places et les parkings, explique le San Francisco Chronicle.

La région de Barcelone, qui, comme celle de Madrid, n’a pas encore rouvert ses cafés et restaurants, réfléchit aussi à étendre ses terrasses.

L’Italie rouvre ce lundi ses restaurants et terrasses. En Lituanie, c’est déjà le cas, avec des rues entières qui ont été transformées en terrasses géantes. Tous les espaces publics ont été prêtés gratuitement aux tenanciers de bars, raconte Radio Canada, enquêtant sur la folie des terrasses, qui inspire aussi Montréal… pour l’avenir, la ville étant encore à l’épicentre de l’épidémie.

Quelque bémols cependant dans ce concert de louanges aux terrasses – les premiers venant de Paris, émis par les possesseurs de poussettes, les personnes en chaise roulante ou encore… les automobilistes. Art de vivre trop bobo ou signe précurseur d’une ville plus douce: la bataille des terrasses va commencer, indiquait hier le Journal du Dimanche.