L’avenue principale est encombrée par des véhicules tapissés d’affiches à l’effigie des candidats. A première vue, l’effervescence de Laoag, tout au nord de l’archipel, rappelle celle de n’importe quelle autre ville des Philippines à l’approche du scrutin national du 9 mai lors duquel 18 000 postes sont à pourvoir, du président aux élus locaux. Sauf qu’à Laoag, on peut se demander à quoi bon un tel raffut, puisque le résultat déjà connu.

Laoag est la capitale d’Ilocos Norte, province d’origine du dictateur Ferdinand Marcos, mort en 1989. Malgré les exactions commises durant la loi martiale, les Marcos, de retour au pouvoir depuis 2010, partent ultra-favoris. A 86 ans, l’ex-première dame Imelda Marcos brigue ainsi un troisième mandat de députée dans la province dont sa fille aînée, Imee est la gouverneure. Candidate à sa propre succession, cette dernière est assurée de sa victoire en l’absence de rival. Son fils cadet, Matthew Joseph, est le dernier à se lancer. L’avocat de 26 ans se présente comme membre du conseil de la province, dans le même district que sa grand-mère Imelda. En tout, trois générations sont en lice.

Au plan national, le fils de Ferdinand Marcos, Bongbong Marcos est au coude-à-coude pour la vice-présidence avec la députée Leni Robredo, dans le dernier sondage publié vendredi par l’institut indépendant SWS. Rodrigo Duterte, le très controversé maire de Davao, conserve pour sa part son statut de favori pour la présidence avec dix points d’avance sur Mar Roxas, le candidat adoubé par le président sortant Benigno Aquino. Cet avocat de 71 ans a fait campagne sur la sécurité et en se présentant comme le candidat anti-establishment, prêt à en découdre avec les clans familiaux qui se partagent l’archipel peuplé de 100 millions d’habitants.

Visage de cire

Les Marcos sont en effet loin de constituer un cas isolé. Aux Philippines, l’emprise des dynasties familiales remonte à la période coloniale. Dans le précédent congrès, 70% des élus provenaient de l’une de ces dynasties. Et quand on le questionne à ce sujet, le sénateur Bongbong Marcos affirme être à l’origine de la seule loi dotée d’une disposition antidynastie, au sein des comités de quartier de jeunes.

Autre signe de l’influence des Marcos: la ville natale du dictateur, Batac, devenue destination touristique à une demi-heure de Laoag. Home of great leaders («Patrie des grands»), peut-on lire sur le fronton du hall municipal. A côté de la bâtisse familiale, le musée Marcos abrite la dépouille de l’ex-dirigeant, dans une salle où résonne en boucle un chant mortuaire. Certains habitants pensent qu’il s’agit d’un mannequin de cire, comme un ultime pied-de-nez du dictateur.

«J’ai effectivement recouvert le visage de cire pour des raisons esthétiques. Il s’agit bien de Ferdinand Marcos», corrige Frank Malabed, son thanatopracteur basé à Manille. Ce gérant de pompes funèbres a pris soin de la dépouille de l’ancien président mort en exil à Hawaï. Durant quatre ans, chaque mois, il a pris l’avion pour vérifier sur place l’état de conservation du corps.

Nostalgie

Edifié à la gloire du dictateur et jouant sur la fibre nationaliste, le musée de Batac retrace son enfance jusqu’à son ascension politique échelon par échelon – comme son fils aujourd’hui, avant d’être élu président. Une section est consacrée à sa rencontre avec Imelda, reine de beauté qu’il épouse onze jours après son couronnement. L’endroit cultive le goût de l’anecdote, jusqu’à exposer une «réplique des grains des pastèques mangés par Imelda Marcos, la première fois qu’elle a vu son futur mari».

De quoi ravir les nostalgiques de l’ancien régime. Ils viennent de partout. «Nous avons de plus en plus de visiteurs, mais l’afflux n’est pas lié aux élections», affirme Marc Baldoz, le conservateur. Erlinda Dadolo, retraitée de 69 ans, arrive en famille de Cagayan de Oro, à l’autre bout de l’archipel: «Ferdinand Marcos est le meilleur président qu’on ait jamais eu.» Elle votera pour que son fils, Bongbong, soit vice-président. Idem pour Abby Adriano, 21 ans. Elle fait partie de cette jeune génération qui n’a pas connu Ferdinand Marcos. «Dans mon école, les manuels scolaires n’abordent que les aspects négatifs de son époque, raconte cette enseignante à Manille. Le président Marcos est à l’origine de nombreux grands projets, dans un pays où le manque d’infrastructures continue à faire défaut.»

«Panama papers»

Les infrastructures, c’est l’une des priorités de campagne affichées par Imee Marcos pour sa province. Depuis son arrivée à la tête d’Ilocos Norte, elle veut développer le tourisme et les investissements étrangers. La région se vante d’avoir réussi à faire baisser le niveau de pauvreté, alors qu’au niveau national un quart de la population vit avec moins d’un dollar par jour.

Une seule ombre pourrait ternir le bilan d’Imee Marcos: elle et ses trois fils sont accusés de détenir des comptes offshore. Cette affaire a ressurgi avec la publication des Panama papers dans lesquels les noms de 500 Philippins apparaissent. La principale intéressée refuse de commenter. A ce jour, aucun membre du clan Marcos n’est allé en prison pour avoir pillé la nation. Durant la présidence Marcos, la famille aurait amassé entre 5 et 10 milliards de dollars, moins de 4 milliards ont été récupérés. De l’argent qui a servi à financer la campagne électorale.