Aux feux rouges, aux abords des terrasses ou encore dans les halls de gare, les petits vendeurs de roses, mouchoirs et autres cartes pieuses se livrent une rude concurrence. Ils sont nombreux et le touriste est vite lassé. L'organisation Terre des Hommes estime qu'environ un millier d'enfants albanais travaillent ainsi en Grèce. Alertée par des absences prolongées à l'école, l'organisation a mis sur pied il y a deux ans un programme de lutte contre la traite de main-d'œuvre infantile entre ces deux pays. Cette action sera récompensée le 19 décembre à Paris par le Prix international des droits de l'enfant.

Les investigations, commencées au début de l'année 2000 par une ex-policière canadienne, révèlent une réalité inquiétante. Loin d'être kidnappés, les enfants sont en général «cédés» par leur famille à un voisin ou à un proche contre la promesse de percevoir une partie de leurs gains chaque mois. Ils sont alors emmenés en Grèce via des petits chemins de montagne. Le trajet peut durer jusqu'à une semaine, ceux qui ne suivent pas sont abandonnés sur place. Une fois en Grèce, les enfants, âgés de 4 à 14 ans, sont obligés de travailler douze à quinze heures par jour. Le soir, on les entasse dans des tentes ou dans des veilles maisons pour les plus chanceux.

«Non contents de les exploiter, leurs «protecteurs» – en majorité des Albanais – leur font souvent subir des sévices en tout genre: brûlures de cigarettes, coups à l'aide de bâtons cloutés… On les force parfois à boire du shampoing pour qu'ils soient malades, aient l'air bien pâle et ramènent plus d'argent», s'indigne Aurel Koça, l'un des coordinateurs du projet. Quant à la promesse de gains faite aux parents, elle n'est tenue que dans les premiers mois. C'est lorsqu'elles ne perçoivent plus rien que les familles commencent à s'inquiéter, mais il est en général trop tard pour agir.

Terre des Hommes, en collaboration avec des organisations non gouvernementales (ONG) grecque et albanaise, mise avant tout sur la prévention. Les délégués – une quinzaine – font ainsi le tour des écoles et des familles, à grand renfort de brochures, bandes dessinées et cassettes vidéo présentant des témoignages de victimes. L'accent est mis sur les régions les plus pauvres et les communautés rom et jevgjit – cette dernière désignant une population émigrée d'Afrique du Nord il y a des siècles et toujours pas intégrée.

Côté grec, les travailleurs sociaux essaient d'abord de repérer les enfants, mais la tâche est rendue difficile par l'absence de photographies et les changements d'identité. Reste ensuite à établir une relation de confiance. «Nous essayons de les approcher en leur achetant une babiole et puis nous discutons avec eux quotidiennement, explique Artur Marku, autre coordinateur. C'est un travail de longue haleine car ils se méfient et sont conditionnés. La pression des réseaux est énorme.» Si les autorités grecques sont encore timides, l'Albanie, elle, a établi une stratégie nationale. Elle attend aujourd'hui les recommandations des experts de Terre des Hommes pour renforcer sa législation en matière de trafic d'être humain. Pour l'heure, seuls les enfants risquent d'être appréhendés.

Trois mille de ces jeunes travailleurs avaient été recensés en 2000. Ils seraient un millier aujourd'hui (dont 65% de garçons). La plupart des 2000 manquants ont sans doute été envoyés ailleurs; la Grèce joue un rôle de transit vers l'Italie, la Belgique, la France ou encore les Pays-Bas. «Lorsque les petits grandissent, ils deviennent eux-mêmes des trafiquants ou alors sont repris par d'autres réseaux: exploitation sexuelle, marché de l'adoption ou trafic d'organes», note Aurel Koça. Terre des Hommes, qui travaille surtout à Thessalonique, en a ramené seize au bercail depuis le lancement du programme.

Une pétition a été lancée pour demander que la criminalité organisée envers les enfants soit poursuivie à titre de crime contre l'humanité. En Suisse, elle a pour l'instant recueilli plus de 40 000 signatures. Pour tout renseignement: http://www.terredeshommes.org