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La terreur et la haine à Urumqi

Des Han ont envahi les rues de la capitale du Xinjiang pour venger la mort des leurs dimanche. Les Ouïgours de leur côté dénoncent les injustices dont ils se disent victimes

«Mort aux Ouïgours, vengeons-nous!» hurlait mardi après-midi un meneur improvisé d’un large groupe de Han (Chinois de souche), un hachoir à la main. Ils étaient environ 2000 comme lui à être descendus dans les rues du centre-ville, armés de barres de fer, de pioches, de bâtons, essayant de se frayer un passage à travers les barrages de police qui ont réussi à les disperser après plusieurs heures.

A la révolte des Ouïgours, turcophones musulmans, répond la haine des Han – chinois – désormais largement majoritaires à Urumqi, la capitale du Xinjiang, ce grand territoire de l’extrême ouest. Employés de bureau, ouvriers, cuisiniers, commerçants, hommes et femmes, ces contre-émeutiers se réclamaient «milice d’autodéfense» et scandaient «ethnie han, unissons-nous», détournant ainsi le slogan officiel appelant à l’«unité entre les peuples». Les émeutes sanglantes de dimanche ont causé au moins 156 morts et un millier de blessés, soit le bilan humain officiel de troubles le plus grave depuis Tiananmen. Au moins 1400 Ouïgours ont été interpellés, alors que les arrestations à domicile se poursuivaient hier dans cette ville tentaculaire.

Tout avait commencé dimanche soir par un rassemblement de centaines de jeunes Ouïgours sur la place du Peuple, à deux pas du siège du gouvernement provincial. Ils réclamaient que la lumière soit faite sur la mort d’au moins deux ouvriers ouïgours, le 26 juin dans une province côtière du sud, lynchés par d’autres ouvriers han qui, sur la foi d’une fausse rumeur, les accusaient de viol. Lorsque la «police armée» a tenté de disperser le rassemblement, les violences ont commencé. La foule ouïgoure a grossi, puis s’est dispersée dans plusieurs quartiers, s’en prenant aux civils han et aux magasins, blessant mortellement de nombreux passants. Les forces de l’ordre ont alors commencé à tirer, et à procéder à de nombreuses arrestations musclées. Mais beaucoup d’énigmes demeurent quant au déroulement de ces événements dans la capitale d’une ville ultra-militarisée et où les Ouïgours représentent à peine 15% de la population. Depuis, la terreur et la haine règnent à Urumqi.

Un couvre-feu total a été imposé avec 20 000 soldats et membres des forces spéciales de la police pour maintenir l’ordre. Des patrouilles en véhicules blindés sillonnent les rues, les fantassins en gilets pare-balles pointant leurs armes automatiques sur les trottoirs, des hélicoptères surveillent les artères principales, et des quartiers entiers sont isolés par des cordons de police. Internet a été interrompu dans toute la municipalité, ainsi que certains réseaux de téléphonie mobile. L’accès routier à la ville est filtré par des barrages, tandis que la population est sommée de rester à domicile. Des commerçants gardent leurs échoppes avec des armes blanches à la main.

Hier matin, les autorités locales ont décidé d’emmener une cinquantaine de journalistes occidentaux constater «par eux-mêmes» l’étendue des dégâts dans une grande artère du quartier pauvre de Saimaqiao à majorité ouïgoure. Une faible présence policière, quelques voitures et magasins brûlés. Des commerçants se plaignant du désordre attendaient la presse, avant qu’un groupe de femmes ouïgoures ne fasse irruption à l’improviste pour perturber la mise en scène officielle. Foulards colorés sur la tête, elles ont surgi en larmes des petites rues avoisinantes. Levant les mains de douleur, ou brandissant les cartes d’identité de leurs proches disparus, rejointes par quelques hommes d’âge mûr et des enfants, elles étaient quelques dizaines à avoir bravé l’interdiction de sortir de chez elles pour aller à la rencontre des journalistes étrangers. «Ils ont procédé à des rafles depuis lundi dans notre quartier, emmenant de force des dizaines d’hommes, dont mon mari et mon petit frère. Ils les ont tabassés, déshabillés, alors qu’ils n’avaient rien fait. Nous avons entendu des coups de feu. Depuis, aucune nouvelle. Rendez-les-nous! Ils sont innocents, les émeutiers n’étaient pas d’ici», explique l’une d’elles en chinois.

Presque immédiatement, quelques centaines de membres des forces spéciales de la police armée sont intervenues, bloquant l’avenue des deux côtés, prenant les manifestantes en sandwich. «Ils s’étaient cachés juste avant votre visite, mais ils ont toujours été là depuis dimanche», révèle une des femmes. Casqués, braquant leurs mitraillettes sur ces femmes en pleurs, cette troupe forte d’environ 200 hommes était accompagnée de chiens de combat et de véhicules blindés. La confrontation pacifique a duré près d’une heure, après quoi la manifestation a été dispersée sans violence, tandis que les journalistes étaient contraints par la police de retourner à leur hôtel. Personne ne sait ce qu’il est advenu des manifestantes après cet incident. Avant de partir, l’une d’entre elles a lancé: «Nos voix ne sont jamais entendues. Il faut qu’il y ait des morts pour qu’on parle de nous. Mais des injustices, il y en a tous les jours contre les Ouïgours. S’il vous plaît, dites-le à l’étranger, qu’on a du mal à vivre sur notre propre sol. Nous voulons la paix, nous voulons bien nous entendre avec les Han, mais il faut qu’ils soient plus justes avec nous.»

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