Bouansouma est un village perdu dans le nord-ouest de la Centrafrique. A tel point que l’attaque du 22 septembre dernier, attribuée à la Séléka, l’alliance hétéroclite de rebelles qui a renversé le président François Bozizé en mars, serait restée ignorée sans les images satellite collectées par l’organisation Human Rights Watch (HRW).

Depuis son bureau genevois, Josh Lyons, un analyste recruté l’an dernier pour appuyer le travail d’enquête de HRW, a été alerté par un satellite de la NASA qui a détecté des incendies. Sur une carte, d’innombrables foyers apparaissent. «Pendant la saison sèche, il y a beaucoup de feux de brousse ou liés à l’agriculture. Lorsque le feu prend dans des villages, c’est plus suspect», explique le chercheur. C’est ainsi qu’il a découvert l’assaut contre Bouansouma. «Il a eu lieu entre 9 et 10 heures du matin», ajoute-t-il, tant les données sont précises.

Le «règne par la terreur»

D’autres images du village fournies par un autre satellite lui sont parvenues le 21 novembre. Elles sont accablantes. De multiples taches noires apparaissent sur l’écran. Plus de la moitié des maisons du village a été incendiée. Rien qu’à Bouansouma, Josh Lyons a compté 280 ruines calcinées. Ces trois derniers mois, HRW estime que plus de 2000 maisons ont été pillées et détruites dans la région. Ce chiffre pourrait doubler lorsque toutes les images en main de l’ONG auront été analysées. Et les dégâts sont probablement bien pires encore, car il serait beaucoup trop onéreux de scruter une zone où les distances se comptent en centaines de kilomètres.

«Les images satellite ne permettent ni d’établir les responsabilités, ni de localiser les habitants qui ont fui et se cachent toujours dans la brousse», tempère Josh Lyons. C’est la raison pour laquelle Peter Bouck­aert, le directeur des urgences de HRW, repart en Centrafrique mardi prochain. Il était déjà allé début novembre à Bassaonga, la capitale régionale, qui abrite 40 000 déplacés. Un pont détruit l’avait alors empêché d’aller jusqu’à Bouansouma. Mais des témoins ont indiqué que la Séléka avait pillé et incendié d’autres villages plus au sud, le même jour. Des raids menés en représailles d’attaques contre des habitants musulmans, une minorité historiquement marginalisée dont se revendique la Séléka. Pour l’heure, HRW ignore combien de personnes ont péri dans ces violences.

«La Séléka règne par la terreur. Même à l’intérieur de Bassaonga, les attaques sont incessantes. Les hommes en armes traquent ceux qui osent retourner dans leur champ», accuse Peter Bouckaert. «Quand nous avons pu sortir de la ville, les gens prenaient notre jeep pour un pick-up de la Séléka. Ils n’avaient pas vu d’autres véhicules depuis le mois de mars. Un jour, nous avons découvert un petit garçon d’une année parmi des affaires lâchées sur la route. Ses parents l’avaient perdu en prenant la fuite. Nous les avons retrouvés cinq minutes plus tard», raconte-t-il.

Milices d’autodéfense

«Ces derniers mois, les exactions ne sont plus seulement le fait de la Séléka mais aussi des «anti-balaka» (anti-machettes), des milices d’autodéfense formées par les habitants. Le conflit est en train d’échapper à tout contrôle», prévient Peter Bouckaert.

Les violences divisent toujours plus les chrétiens et les musulmans. Les données satellite recueillies par HRW montrent des quartiers entièrement brûlés, et d’autres intacts. Ce qui suggère que les maisons ont été visées en raison de l’appartenance religieuse de leurs occupants.

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry évoque une situation «prégénocidaire», et la France vient d’annoncer l’envoi d’un millier de soldats supplémentaires pour renforcer son contingent déjà présent dans la capitale, Bangui. Une résolution est en préparation au Conseil de sécurité de l’ONUm à New York, demandant une opération de maintien de la paix. «Des soldats africains sont déjà présents à Bassaonga, mais la Séléka les empêche de patrouiller en dehors de la ville. Il faut un mandat de l’ONU plus robuste. Une plus grande tragédie peut encore être évitée», assure Peter Bouckaert.