sahara occidental

Des «territoires libérés» sans âmes ni eau

Le conflit avec le Maroc est enlisé dans les sables depuis plus de vingt ans. Reportage avec une patrouille sahraouie

A peine la frontière algérienne franchit à Tindouf, que la route disparaît sous le sable. Il faut s’enfoncer 20 kilomètres plus loin dans le désert avant de tomber sur un panneau indicateur qui nous accueille enfin dans la République arabe sah­raouie démocratique. Un homme en tenue de camouflage émerge alors d’une maison entourée de douilles pour vérifier nos passeports, sans toutefois les estampiller.

Balafre dans le désert

La République arabe sahraouie a beau être reconnue par 82 pays, l’ONU la considère toujours comme «un territoire non autonome, dont la décolonisation n’est pas terminée». Le processus s’est arrêté en 1976 quand l’Espagne – son ancienne puissance coloniale – a laissé cette terre aride aux mains du Maroc et de la Mauritanie. Depuis l’accord de cessez-le-feu de 1991, la plupart du territoire est tombé sous le contrôle de Rabat. Seule une petite portion de désert, les «territoires libérés», sont restés sous domination du Front Polisario. Un espace quasiment vidé de toute âme humaine: près de la totalité des 250 000 habitants de la région vivent dans les camps de réfugiés algériens de Tindouf, à 1500 km au sud-ouest d’Alger.

Au siège du deuxième bataillon, à Bir Lehlou, la capitale administrative située à 400 km à l’ouest de Tindouf, un soldat scrute attentivement l’horizon au sommet d’un des rares et minuscules arbres de la région. D’un coup, sur ordre de son commandant, il se jette à terre et disparaît dans un trou avant d’émerger, une minute plus tard, d’une autre cavité à 50 mètres de là. «Si les forces aériennes marocaines nous attaquent, nous n’avons nulle part où aller, sauf sous terre, comme ces lézards noirs et orange que vous avez dû voir un peu partout», plaisante Sidi Mohamed Baaya, l’un des hauts responsables du bataillon. «Le maintien et l’expansion du réseau de galeries souterraines est l’une de nos plus hautes priorités.»

A l’intérieur d’une caserne, qui ressemble plutôt à un musée sur l’histoire du Front Polisario, Sidi Mohamed Baaya revient sur la plus grande «infrastructure» jamais construite au Sahara occidental. Le «mur», une structure de conception française bâtie dans les années 1980 par les Marocains, qui balafre sur 2500 km le Sahara occidental du nord au sud. Un réseau complexe de clôtures, de tranchées et de barbelés qui encercle les terres les plus rentables de la région. «Nous entraînons nos hommes à se faufiler à travers cette barrière et à prendre à revers les forces marocaines», confie le responsable du Polisario.

Né dans le camp de réfugiés de Tindouf, Mohamed Murad, 23 ans, est membre d’une unité motorisée qui surveille la frontière mauritanienne. «Depuis l’enlèvement de trois travailleurs humanitaires [deux Espagnols et un Italien] il y a sept mois, nous patrouillons constamment, sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Nous suspectons des terroristes qui pourraient bientôt attaquer des journalistes et des travailleurs humanitaires étrangers», lance la jeune recrue, alors qu’il regarde à travers ses jumelles un horizon clair et vide.

Rester dans «notre pays»

L’enjeu est de taille, l’aide internationale est le principal moyen de financement du Front Polisario. Pour éviter toute nouvelle attaque, ses soldats patrouillent dans la région dans des camionnettes de fabrication japonaise équipées de canons antiaériens. «Le Polisario a été le premier à monter de l’artillerie lourde sur ces véhicules légers, bien avant la Somalie ou la Libye», se souvient avec fierté Salama Abdallahi derrière le volant. A plus de 60 ans, il a rejoint le mouvement en 1974, avant le retrait de l’Espagne. Il est aujourd’hui l’un des nombreux anciens combattants qui ont choisi de rester.

Plantée en plein désert, à des centaines de kilomètres au nord-est de Bir Lehlou, la tente de Nuna Bumra Mohamed apparaît tel un mirage. Assise au milieu de son m2 avec sa melfa verte, une tenue sah­raouie, elle offre à ses convives un bol de lait de chèvre frais. «Nous avons entendu parler de ces terroristes qui se faufilent chez nous depuis le Mali et la Mauritanie, mais nous nous sentons en sécurité sous la protection du Polisario.» Derrière elle, se dresse un immense drapeau sahraoui aux rayures vertes, blanches et noires et orné d’une étoile rouge et d’un croissant. «Plus que les attaques terroristes, ce qui nous inquiète, c’est le manque d’eau.»

Les seuls habitants de la région sont des Bédouins comme elle, des familles nomades qui survivent grâce à leurs troupeaux de chèvres et de chameaux. Malgré les dures conditions de vie, elle jure n’avoir jamais envisagé de déménager vers les camps de réfugiés à la frontière. «Je ne pourrais pas vivre dans un pays étranger. D’ailleurs, comment pourrions-nous abandonner la seule partie de nos terres encore sous notre contrôle?»

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