Près de septante attentats, vingt-trois assassinats et aucun suspect sérieux arrêté… Depuis vingt-sept ans, l'«Organisation révolutionnaire du 17 novembre», à la fois marxiste-léniniste, anarchiste et nationaliste grecque, était insaisissable. Comme une sorte de nébuleuse meurtrière mystérieuse et implacable. «Le groupe grec est l'un des plus dangereux au monde», répétait d'ailleurs récemment les autorités américaines en ligne de mire des terroristes depuis l'élimination, le 23 décembre 1975, de Richard Welch, le chef du bureau de la CIA à Athènes. Et cela sur la base d'un constat: jusqu'à présent aucune enquête n'avait abouti, alimentant un demi-siècle de rumeurs, de craintes, de soupçons et de terreur sanguinaire. D'autant que la fin de la guerre froide n'avait pas mis un terme aux sinistres activités d'un groupe qui, le 8 juin 2000, exécutait encore de plusieurs balles le brigadier Stephen Saunders, attaché militaire auprès de l'ambassade de Grande-Bretagne sur l'avenue Kifissias, dans le centre d'Athènes.

Quelques semaines après l'arrestation, le 29 juin dernier, d'un premier membre du «17 novembre», la Grèce découvre en réalité qu'il s'agissait d'un réseau artisanal, aux limites de l'amateurisme. On le croyait extrêmement cloisonné, militarisé et secret. Les enquêteurs ont mis au jour une organisation à forte composante familiale, presque grand-guignolesque. Luthier, apiculteur, peintre d'icônes ou électricien, les quinze membres appréhendés par la police grecque ne respectaient pratiquement aucune des règles élémentaires de la clandestinité. Soupçonné, bien qu'il s'en défende, d'être, à 58 ans, le cerveau du «17 novembre», Alexandros Yotopoulos a d'ailleurs été cueilli sans coup férir par la police locale le 17 juillet sur l'île de Lipsos, à 250 kilomètres à l'est d'Athènes. Fils d'un compagnon de Trotski et mathématicien, Yotopoulos était parallèlement à son activité de chef terroriste professeur universitaire, à Strasbourg notamment. Il aura finalement suffi que Savvas Xiros, l'un des activistes du groupe, soit conduit à l'hôpital pour que l'organisation soit en quelques jours presque entièrement démantelée.

Agé de 40 ans et fils de pope, l'homme vient poser, le 29 juin, un engin explosif devant une agence maritime dans le port du Pirée. Mais la bombe lui explose entre les mains. Immédiatement interrogé par la police Savvas Xiros se met rapidement à table. Il devient le premier membre du «17 novembre» identifié. Des caches d'armes sont alors découvertes et les enquêteurs n'ont que l'embarras du choix pour remonter les pistes. Les indices sont multiples. Les empreintes digitales innombrables. Deux frères de Xiros sont à leur tour emprisonnés comme treize autres membres de «17 novembre». Il n'y a pratiquement que Dimitris Koufodinas, le compagnon de l'ancienne épouse de Savvas Xiros, qui parvienne à faire perdre ses traces. Inconnu jusqu'alors, l'individu, âgé de 44 ans, apparaît comme l'un des rouages essentiels du groupe. Car c'est lui qui, à partir de 1983, aurait assuré la liaison avec la vieille génération des papys terroristes représentée par Yotopoulos et réorienté les activités du réseau.

Fondée dans les années 70, à la même période que les Brigades rouges italiennes ou la Fraction armée rouge allemande, l'organisation grecque – dont le nom évoque une révolte d'étudiants athéniens écrasée par la dictature des Colonels, le 17 novembre 1973 – ne frappe en effet, dans les premières années, que des représentants de la junte au pouvoir et des militaires occidentaux. Mais après le retour de la démocratie en Grèce, le groupuscule s'enfonce ultérieurement dans la violence, à la lisière du grand banditisme. Des directeurs de journaux, des industriels et même un ancien opposant au régime des Colonels sont abattus. Avec toujours la même rhétorique anticapitaliste et anti-américaine qui poussait il y a encore quelques semaines les militants du «17 novembre» à projeter des attentats contre les convois de l'OTAN basés en Macédoine et au Kosovo.

Malgré une lettre récente signée du «17 novembre» assurant que le groupe «est toujours en vie», la police estime que l'organisation est aujourd'hui pratiquement hors d'état de nuire. La Grèce s'interroge désormais sur l'interminable impunité des bricoleurs du «17 novembre»: «Comment est-il possible qu'une telle organisation terroriste avec des membres d'un calibre aussi bas ait pu infliger autant de violence?» questionnait récemment le quotidien grec Kathimerini. A Athènes, certains n'hésitent plus à mettre en cause une partie de la gauche, jugée trop indulgente envers les terroristes. «Elle n'a pas assez clairement dénoncé ces lâches», a par exemple critiqué mardi le compositeur et ancien député communiste Mikis Theodorakis.