Coup de théâtre en Allemagne dans l’enquête sur le camion fou, qui a fait 12 morts et 48 blessés sur un marché de Noël dans le centre de Berlin lundi soir. Le principal suspect, un Pakistanais de 23 ans arrêté après les faits sur la foi de témoignages, a été innocenté. Des analyses sont en cours pour déterminer si l’ADN du demandeur d’asile coïncide avec les traces retrouvées dans le camion. L’auteur de l’attentat, dangereux et sans doute armé, est en fuite, ce qui inquiète les Allemands.

Mardi soir, l’organisation Etat islamique a revendiqué l’attentat. Dans un communiqué, elle a indiqué que «celui qui a mené à bien l’opération […] à Berlin est un soldat de l’Etat islamique et il l’a réalisée en réponse aux appels lancés pour que soient visés les ressortissants des pays de la coalition». L’Allemagne participe à la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis, qui mène des raids aériens sur les positions de l’EI en Irak et en Syrie.

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La police avait émis dans l’après-midi de mardi de premiers doutes sur la culpabilité du Pakistanais: ses vêtements porteraient trop peu de traces de bagarre et d’explosifs, alors que le conducteur du camion fou est soupçonné d’avoir tué par balles et tabassé le passager-otage polonais retrouvé mort dans la cabine.

«L’Allemagne n’est plus un pays sûr»

«S’il était avéré que c’est une personne que nous avons accueillie à bras ouverts qui a commis un acte si odieux, ce serait particulièrement dur», a expliqué Angela Merkel, visiblement affectée et d’une voix faible face à la presse hier matin. La chancelière sait bien qu’à neuf mois des prochaines élections, son avenir politique est en jeu. Mardi, elle s’est rendue sur les lieux du drame avec son ministre des Affaires étrangères Franck-Walter Steinmeier (SPD), geste tout à fait exceptionnel en Allemagne. L’union sacrée qui régnait autour d’elle en début de semaine semblait pourtant fragile.

Les attaques de l’AfD

Mardi déjà, le parti populiste Alternativ für Deutchland (AfD), qui a connu une forte percée lors des élections régionales partielles du printemps dernier après avoir mobilisé contre les migrants, rendait la politique d’accueil des réfugiés responsable de l’attaque. «L’Allemagne n’est plus un pays sûr», a déclaré la présidente du parti, Frauke Petry, bien décidée à maintenir la question des réfugiés en tête des thèmes qui seront évoqués pendant la campagne électorale. «Quand l’Etat allemand va-t-il enfin riposter? Quand va enfin cesser toute cette mièvrerie? se demande son bras droit Marcus Pretzell sur twitter. Tous ces morts, ce sont les morts de Merkel!» «Les responsables de tels attentats, ce sont les prédicateurs de haine. Nous n’avons pas besoin de davantage de prédicateurs haineux», rétorque le Vert Cem Özdemir.

Engagée dans une surenchère avec l’AfD sur l’aile droite de l’Union chrétienne démocrate (CDU), la CSU bavaroise tient un discours à peu près similaire à celui des populistes: «Nous devons enfin nous confronter à la question des risques qui émanent de ce nombre considérable de réfugiés que nous avons accepté dans le pays», estime le ministre bavarois de l’Intérieur Joachim Hermann.

Angela Merkel vire un peu à droite

Sous la pression de l’AfD, de la CSU, mais aussi de l’aile droite de la CDU, Angela Merkel avait amorcé début décembre lors du congrès de son parti à Essen un virage à droite. La chancelière continue de refuser le quota symbolique de 200 000 réfugiés par an que veut lui imposer la CSU, mais excelle à faire jouer l’applaudimètre en martelant qu’«une situation comme celle de l’été 2015 ne peut et ne doit pas se reproduire».

Hier, les ministres de l’Intérieur des Länder annonçaient un renforcement du dispositif sécuritaire autour des gares, des aéroports et des rassemblements de masse comme les matchs de foot, les concerts, les fêtes de la St-Sylvestre et bien sûr les marchés de Noël. Les Allemands qui vivaient jusqu’alors normalement, ignorant les contrôles des sacs à l’entrée des magasins ou des manifestations culturelles, ne peuvent plus se permettre d’être insouciants. L’Allemagne pourtant se savait de longue date menacée, surtout, justement, depuis qu’elle est engagée aux côtés des alliés dans la lutte contre l’Etat islamique.

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Pour les experts en terrorisme tels que l’Allemand Peter Neumann, chercheur au King’s College de Londres, l’attaque de Berlin porte clairement la marque de l’EI. D’autant que le numéro de novembre du magazine de propagande de l’organisation, Rumiyah, donnait des conseils détaillés sur la façon de procéder à un attentat à l’aide d’un camion, lourd, rapide et puissant, capable de grimper sur les trottoirs, expliquant au passage comment détourner un poids lourd. La revendication par l’organisation terroriste confirme ces analyses.

La République fédérale avait jusqu’à présent été épargnée par les attentats de grande envergure type Paris, Bruxelles, Londres ou Madrid. Le premier attentat terroriste remonte à 2011. Il visait alors plus les Américains que les Allemands: le Kosovar Arid Uka avait tiré sur des GI’s en partance pour l’Afghanistan à l’aéroport de Francfort, faisant deux morts.

Plusieurs événements depuis l’été

La tension est montée d’un cran depuis l’été. Un réfugié afghan de 17 ans s’est jeté en septembre dernier avec une hache sur des touristes chinois dans un train régional près de Duisburg, faisant cinq blessés. Mais l’entourage de la chancelière a souligné que le jeune Afghan était arrivé avant l’été 2015. Il n’est donc pas «un réfugié Merkel». A la même période, un jeune réfugié syrien de 27 ans s’est tué en voulant faire exploser la bombe contenue dans son sac à dos dans la foule d’un festival de musique à Ansbach. Lui aussi était arrivé en Allemagne début 2015. Enfin la semaine dernière, la police annonçait qu’un jeune Irakien de 12 ans a tenté à deux reprises fin novembre de faire exploser une bombe artisanale sur le marché de Noël de Ludwigshafen, dans le sud-ouest du pays.