Sémantique

«Terrorisme» ou les multiples vies d'un mot

Geste d’un forcené ou acte terroriste? La qualification des attaques questionne, alors que le terme «terrorisme» a de plus en plus tendance à être assimilé au radicalisme islamiste

Trois drames, un même mode opératoire: une voiture fonce sur la foule et tue. A Charlottesville, les médias ont parlé d’une «manifestation d’extrême droite qui a dégénéré», à Barcelone d’une «attaque terroriste islamiste», ce lundi matin à Marseille d’un «geste fou» œuvre d’un déséquilibré. Comment décide-t-on alors de qualifier un acte criminel de «terroriste», alors que le terme, autrefois plus englobant, a de plus en plus tendance à être associé au djihadisme?

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Etymologiquement, «terrorisme» vient du latin terrere, «faire trembler». «C’est avant tout une violence politique qui repose sur un fondement idéologique», estime Gilles Ferragu, maître de conférences à Sciences Po Paris et auteur d’une Histoire du terrorisme (Perrin, 2014).

«La revendication constitue un critère déterminant, tout comme l’appartenance à un réseau et la préméditation qui visent un impact médiatique fort. Au-delà des victimes, la cible principale reste l’opinion publique. L’objectif n’est pas tant de tuer des gens que de faire peur aux autres.»

Polémique à Charlottesville

A Charlottesville, l’attaque a finalement été qualifiée de «terrorisme intérieur» par le ministre de la Justice des Etats-Unis, Jeff Sessions. Auparavant, les critiques s’étaient faites acerbes sur l’incapacité collective à «nommer l’ennemi». «Pourquoi l’appeler suprémaciste et pas terroriste… s’insurgeait un internaute sur Twitter. Oh attendez, il n’est pas musulman! Ce mot nous est réservé à nous!»

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Serions-nous obsédés par le terrorisme islamiste? «Il y a effectivement un emballement autour de Daech, un effet de loupe», estime Gilles Ferragu. «Cela fait partie de la psychose voulue par les djihadistes.» Il souligne les dangers des amalgames:

«Le terrorisme n’est pas l’apanage des islamistes radicaux. Les nationalistes, les Corses ou encore les Basques l’usent aussi ou l’ont pratiqué. Sans oublier le terrorisme d’Etat. Rappelons que lors des attentats de Madrid en 2004, les autorités ont d’abord accusé les indépendantistes basques. En revanche, Daech est le seul à bénéficier d’une structure de niveau mondial.» A ses yeux, le Ku Klux Klan peut être qualifié d’organisation terroriste, dans la mesure où il utilise la violence pour propager ses idées.

«Actes surmédiatisés»

Pour Jenny Raflik, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université de Cergy-Pontoise et auteur de l'ouvrage Terrorisme et mondialisation, les actes djihadistes sont surmédiatisés. «Aujourd’hui, on a l’impression qu’il n’existe plus que ce type de violence. En Occident, la population a oublié qu’on vit avec le terrorisme depuis le XIXe siècle et les premiers attentats anarchistes. Dans les années 1970-1980, il y avait bien plus d’attaques qu’aujourd’hui.»

Le décalage entre le temps médiatique et celui de l’enquête judiciaire accentue cette focalisation. «La presse et les réseaux sociaux usent du terme pour catégoriser une forme de mal absolu. La justice, elle, se détermine après-coup et revient parfois en arrière. Dans l’affaire de Tarnac, par exemple, elle a finalement exclu la charge d’entreprise terroriste pour ces militants d’extrême gauche.»

A l’Agence France Presse, les journalistes se posent en permanence cette question. «Nous tenons à appliquer les mêmes règles pour tous les attentats, peu importe où ils se déroulent», explique Michèle Léridon, directrice de l’information.

«Nous ne reprenons pas à notre compte les termes «actes terroristes». Nous les reprenons entre guillemets lorsqu’ils sont utilisés par une autorité judiciaire ou policière», précise-t-elle. Une cohérence parfois mal comprise par la population. «Le soir du 13 novembre, certains ont pu nous reprocher de parler d’assaillants et non de terroristes, mais nous avons expliqué notre position, qui est partagée par la plupart des grands médias internationaux.»

Dimension politique

Les motivations des assaillants brouillent parfois les pistes. Comment qualifier la fusillade dans une discothèque d’Orlando en juin 2016? Un attentat djihadiste ou un crime de masse homophobe? La frontière est ténue.

«L’accusation de terrorisme est aussi une arme politique, rappelle Gilles Ferragu. Pour la Turquie, les Kurdes sont des terroristes, idem pour les Palestiniens du point de vue d’Israël, ou encore les Ouïgours aux yeux des Chinois. Le qualificatif est utilisé pour délégitimer l’adversaire.»

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