Les deux hommes à moto ont abandonné, le 25 avril, près de la mairie de Jolo, une île de l’extrême sud-ouest des Philippines, leur sac contenant la tête d’un otage. Le Canadien John Ridsdel, 68 ans, avait été kidnappé, le 21 septembre 2015 au soir, avec un compatriote et son épouse philippine, ainsi qu’un Norvégien, dans une marina sur une petite île faisant face à Davao, la principale ville de Mindanao, la grande île du Sud. Son exécution par un groupe islamiste est venue rappeler au monde le risque terroriste qui pèse sur le pays.

Après leur capture, les quatre otages avaient été transférés à 500 kilomètres de là, à Jolo, non loin de la Malaisie. Le groupe Abou Sayyaf (ASG selon l’acronyme anglais) avait exigé d’abord 1 milliard, puis finalement 300 millions de pesos (plus de 6 millions de francs) pour chacun d’entre eux, posant une échéance au 25 avril, soit deux semaines avant la tenue des élections générales.

Le président Benigno Aquino a annoncé mercredi dernier que «d’intenses opérations» étaient en cours. «Il faut s’attendre à des victimes, mais la plus haute importance doit être donnée à la neutralisation des activités d’ASG», a déclaré le chef de l’Etat. Ce groupe terroriste créé en 1991 et longtemps affilié à Al-Qaida s’est trouvé une nouvelle raison d’être: l’organisation Etat islamique. Un meneur d’Abou Sayyaf, Isnilon Hapilon, a prêté allégeance à l’EI en 2014. Début janvier 2016, les militants de quatre groupes armés distincts de Mindanao sont apparus dans une vidéo, faisant allégeance à l’organisation munis de son drapeau noir et blanc.

«Nous ne paierons pas»

Selon la présidence, Isnilon Hapilon a envisagé notamment d’enlever le boxeur Manny Pacquiao ainsi que la sœur de Benigno Aquino, Kris, une célèbre animatrice de talk-shows, pour les échanger ensuite contre des militants emprisonnés. Le groupe, qui a coulé un ferry en 2004, tuant 116 personnes, aurait plus récemment envisagé une campagne d’attentats à la bombe dans Manille afin d'«attirer l’attention» de l’EI, a précisé Benigno Aquino.

L’organisation terroriste a également revendiqué l’attaque le 26 mars d’un remorqueur indonésien et exige 1 million de dollars (968 000 francs) pour libérer ses marins. Deux autres navires, dont l’un battant pavillon malaisien, ont été attaqués respectivement les 1er et 15 avril. Tous ces incidents ont eu lieu au large de l’Etat malaisien de Sabah, sur l’île de Bornéo, et dans le sud des Philippines, non loin de Jolo.

«Nous ne paierons pas de rançon», a affirmé mardi dernier le président indonésien, Joko Widodo, ajoutant: «Nous voulons que les otages soient relâchés le plus vite possible, mais ils sont détenus [aux Philippines] et nous devons obtenir la permission pour déployer nos forces armées.» «Jokowi», comme il est surnommé, a proposé aux gouvernements philippin et malaisien d’organiser des patrouilles conjointes en mer de Sulu, entre leurs deux pays. «On ne peut pas laisser les choses continuer comme ça!», s’est exclamé le chef de l’Etat indonésien lors d’une conférence de presse, avant d’annoncer la tenue d’une réunion à Djakarta entre les ministres des Affaires étrangères ainsi que des officiers supérieurs des trois pays.

La décapitation de John Ridsdel et la recrudescence des actes de piraterie disent l’incapacité des autorités philippines à neutraliser Abou Sayyaf. Le 9 avril, environ 120 hommes de l’organisation ont pris en embuscade des troupes déployées dans une offensive visant à tuer Isnilon Hapilon, causant la mort de 18 soldats, selon Manille. Parmi les 37 morts enregistrés depuis du côté d’Abou Sayyaf, on compte un expert marocain en explosifs, Mohammad Khattab, dont le but, selon l’armée philippine, était «d’organiser et d’unir» autour d’une «organisation terroriste internationale».

Manille ne nomme pas là l’EI. Le gouvernement philippin préfère ne pas donner de stature internationale à son ennemi, ce qui aiderait au recrutement chez les jeunes musulmans de Mindanao et offrirait une légitimation idéologique. Il préfère voir en l’ASG de simples bandits en quête de rançons. «Le lien en matière de financement n’est pas établi» entre les deux structures, fait valoir Ishak Mastura, le président du bureau des investissements de la Région autonome du Mindanao musulman. Selon lui, s’il y a bien des échanges et une idéologie commune, le nouvel étiquetage «Etat islamique» relève avant tout de la propagande.

Les connexions sont pourtant un fait. «Il existe des preuves: il y a des communications entre le siège de l’organisation Etat islamique et Abou Sayyaf, l’envoi d’experts étrangers, la publication par le siège de l’EI de vidéos des Philippines», soutient l’universitaire Rommel Banlaoi, fondateur de l’Institut de recherche sur la paix, la violence et le terrorisme, qui conclut: «Tout dépend ensuite de la catégorie dans laquelle vous souhaitez les ranger.»