Zoulikhane Elikhadjieva, 20 ans: telle est peut-être l'identité d'une des deux jeunes femmes tchétchènes qui ont fait sauter samedi après-midi devant les caisses d'un festival rock sur l'aérodrome de Touchino au nord-ouest de Moscou les ceintures d'explosifs qu'elles portaient autour de la taille, tuant 16 personnes et en blessant une cinquantaine d'autres. Un passeport à ce nom a en tout cas été retrouvé dans les restes de la terroriste. 40 000 personnes se pressaient dans l'enceinte du festival au moment des explosions et, dimanche, les médecins estimaient que le nombre des victimes risquait de dépasser le bilan initial, des dizaines de blessés se trouvant encore entre la vie et la mort.

Fait exceptionnel, les médecins d'un hôpital moscovite ont autorisé la chaîne NTV à filmer une jeune femme sur la table d'opération, afin qu'elle puisse être identifiée par ses proches. La tragédie aurait pu prendre une tout autre ampleur si des policiers n'avaient refoulé les kamikazes aux portillons d'entrée. La foule dans le périmètre du festival n'était pas au courant de l'attentat: les autorités ont laissé les concerts se dérouler normalement pour éviter des mouvements de panique et n'ont fait aucune annonce. Le signal des téléphones mobiles avait même été bloqué pour éviter que l'information ne circule dans la foule. En fait, les deux explosions se sont produites à 15 minutes d'intervalle. La ceinture explosive de la première terroriste, actionnée au moment où un policier lui refusait l'entrée dans l'enceinte du festival, semble en effet avoir mal fonctionné, ne tuant, outre la kamikaze, qu'une seule autre personne qui faisait la queue derrière elle. C'est alors que la police a tenté d'évacuer les gens par une autre caisse, où s'est produite ensuite la deuxième explosion, plus meurtrière.

Après les attentats des 12 mai, 14 mai et 5 juin, qui avaient fait au total 95 morts et avaient été perpétrés sur territoire tchétchène, c'est la quatrième action sanglante menée par celles qu'on appelle les «Veuves noires» – des femmes ayant perdu un mari, un frère ou un fils dans le conflit russo-tchétchène, et prêtes à tout pour se venger. S'il paraît probable que les instances dirigeantes de la guérilla tchétchène utilisent le désarroi de ces femmes, expliquer leur geste (comme l'a fait samedi le ministre de l'Intérieur, Boris Grizlov) par la décision de Vladimir Poutine, la veille, de fixer au 5 octobre prochain la date des élections présidentielles en Tchétchénie, apparaît comme futile, voire cynique. Se fait-on sauter pour une question de calendrier électoral?

Difficile, dans ce contexte, de donner franchement tort aux partisans du leader séparatiste Aslan Maskhadov lorsqu'ils déclarent dans un communiqué que «les racines de ces attaques-suicides sont à chercher dans la politique génocidaire du Kremlin à l'égard de la Tchétchénie et dans le manque de volonté de la part de la communauté internationale d'y remédier.» Une communauté internationale qui trouve d'ailleurs facilement de vertueuses raisons de se désolidariser du destin des Tchétchènes. Les Etats-Unis ont par exemple condamné l'attentat en expliquant «qu'aucune cause ne justifie le terrorisme», ce qui est incontestable, et que «les pays civilisés continueront leur lutte contre la terreur». Contre la terreur tchétchène en tout cas, puisque depuis que des intérets stratégiques et économiques supérieurs empêchent qu'on se fâche avec Vladimir Poutine, la terreur russe n'existe plus. Il s'est quand même trouvé quelques politiciens russes tel le leader de l'Union des droites, Boris Nemtsov, pour donner une autre interprétation: «Tant que le pouvoir fédéral ne mettra pas en place un véritable processus de paix, la violence continuera en Tchétchénie, mais également sur territoire russe.» Présidente de l'Union démocratique, Valeria Novodvorskaïa va encore plus loin: «Ce n'est pas la résistance tchétchène qui est l'auteur de cet attentat, ce sont simplement des personnes malheureuses. Tant que nous ne comprendrons pas que nous devons nous retirer de la Tchétchénie, que nous avons perdu tout droit d'organiser le destin de ce pays, les attentats continueront.» Une telle opinion n'en demeure pas moins minoritaire en Russie, et nul doute que, malgré la peur qui s'installe, les élections parlementaires de décembre prochain et présidentielles de mars 2004 verront le triomphe de ceux qui pensent, comme Sergueï Mironov, le président du Conseil de la Fédération, la Chambre haute du parlement, «qu'une nouvelle fois, le terrorisme international a donné une réponse agressive aux efforts de paix déployés par les autorités russes en Tchétchénie».