Allemagne

La tête d’une statue géante de Lénine exposée à Berlin

Le buste d’un monument du célèbre révolutionnaire russe qui trônait dans l’ex-Berlin-Est vient d’entrer dans un musée de la capitale, après des années enfoui sous terre

C’est l’un des temps forts du film Good Bye, Lenin!: le buste du célèbre révolutionnaire, suspendu à des cordes, flotte au-dessus des allées soviétiques de Berlin-Est, transporté par hélicoptère loin du centre de la capitale allemande. Le régime communiste s’est effondré et après des mois de résistance acharnée, la municipalité a décidé en 1991 le démontage de ce symbole d’un régime déchu.

Plus de vingt-six ans après la chute du Mur, la tête de la statue originale (le film avait utilisé un autre buste de Lénine) a trouvé vendredi sa place dans un musée de la partie ouest de la ville, après une longue odyssée. Elle fait partie de l’exposition «Berlin et ses monuments» dans la citadelle de Spandau – un ancien site militaire du XVIe siècle auquel on accède par un pont-levis – consacrée aux statues politiques déboulonnées.

Cent sculptures sont exposées à Spandau, datant du XVIIIe siècle pour les plus anciennes à la chute du Mur. La tête de Lénine est le clou de l’exposition. Haute de 1,70 mètre, pesant trois tonnes, la sculpture est couchée sur le côté, non restaurée. Le crâne porte encore les vis qui ont servi à son transport. Une oreille et la barbe ont été abîmées dans le démontage. «La façon de traiter les monuments politiques est révélatrice des tumultes de l’Histoire, explique Andrea Theissen, l’initiatrice de l’exposition. Chacun des objets exposés relate sa propre histoire. Nous voyons ici des sculptures qui ont marqué l’image de la ville pendant des décennies. Ces statues sont tout simplement l’Histoire gravée dans la pierre. La confrontation avec la culture des monuments historiques est essentielle au travail sur le passé.» Andrea Theissen le reconnaît aujourd’hui, elle a dû «se battre» pour obtenir Lénine.

Petit retour en arrière. 1961, peu après la construction du Mur de Berlin, le leader est-allemand Walter Ulbricht se rend à Moscou, pour l’inauguration d’un monument dédié à Karl Marx. Il jure alors d’instaurer le socialisme en République démocratique d’Allemagne (RDA) d’ici à 1964. Et se promet pour remercier Moscou de l’honneur fait à l’illustre Allemand Marx de faire édifier un monument à la gloire du premier leader soviétique à Berlin. En 1970, la statue en granit rouge, monumentale, haute de 19 mètres, domine enfin la place Lénine, à Berlin-Est.

«Ce mémorial monumental de Vladimir Ilitch Lénine et cette place qui porte son nom incarneront à jamais la victoire du marxisme-léninisme dans le cœur de notre capitale et de notre patrie», assure le Brigadier Bromberg lors de l’inauguration, en avril 1970, à trois jours du 100e anniversaire du Vladimir Ilitch Oulianov. Vingt et un ans plus tard, la statue était déboulonnée malgré les protestations, taillée en plus de 100 morceaux et enterrée dans le plus grand secret dans une forêt des environs de Berlin.

Lorsqu’elle développe le concept de son exposition, Andrea Theissen pense aussitôt au Lénine monumental de la Leniner Platz. Mais officiellement «plus personne ne se souvient de l’endroit exact où il a été enterré.» La municipalité assure n’avoir aucun document à ce sujet, les salariés de l’entreprise d’ingénierie responsable de l’enfouissement sont à la retraite… Lénine, visiblement, fait toujours peur.

«On peut toujours mettre les monuments au rebut, mais pas l’histoire elle-même, insiste Andrea Theissen. Ce travail critique sur notre culture des monuments est essentiel pour l’élaboration de notre propre Histoire.» L’Allemagne a parfois encore du mal à se confronter avec son passé tourmenté. A Berlin, les traces du Mur ont disparu à l’exception de rares tronçons en mauvais état. Et comme la statue de la Leniner Platz, quantité de monuments de Prusse, du nazisme ou du régime communiste ont tout simplement disparu sous terre ou dans des hangars oubliés.

A Spandau, Lénine est ainsi confronté au passé prussien de l’Allemagne. Septante sculptures, très abîmées et rescapées de «l’Allée de la Victoire» (de 750 mètres de long dans le parc du Tiergarten, voulue par Guillaume Ier (1871-1888) pour affirmer la légitimité de son pouvoir) sont présentées dans le musée. Ces statues – des premiers princes germaniques à Guillaume Ier – étaient vouées à la destruction par les Alliés qui voulaient supprimer tout symbole du militarisme allemand et avaient finalement été enterrées près du Tiergarten. Lénine devra aussi s’arranger avec le nazisme. Il côtoie désormais aussi des statues de soldats d’Arno Brecker, sculpteur de Hitler, même s’il reste peu de sculptures de l’époque, le Führer s’étant surtout intéressé à l’architecture.

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