Jusque-là, le jeu de massacre a prévalu. Et il pourrait bien se poursuivre tout au long de la nuit, voire au delà, écornant un peu plus l'image de l'Union européenne.

A chacune de leur réunion, y compris le dernier sommet européen de Bruxelles les 20 et 21 juin, les chefs d’Etat ou de gouvernement des 28 pays membres de l’UE ont effet surtout «tué» les candidats le plus souvent cités pour les quatre postes clés des institutions communautaires: celui de président de la Commission (pour remplacer le sortant luxembourgeois Jean-Claude Juncker), de président du Conseil (l’organe représentatif des Etats membres dirigé par le polonais Donald Tusk), de haut représentant pour la politique étrangère (pour remplacer l’Italienne Federica Mogherini) et de président du Parlement européen (pour remplacer l’italien Antonio Tajani).

Comment sortir de cette logique destructrice ? Comment parvenir à un compromis sur ces nominations alors que l'Union a tant besoin d'être incarné face aux agressions politiques d'un Donald Trump ou d'un Vladimir Poutine ? L'arrière plan de la nouvelle rencontre bruxelloise de ce dimanche 30 juin - dans la foulée du sommet du G20 à Osaka où se trouvaient plusieurs leaders européens - est, d'une part, la fragmentation du jeu politique continental autrefois dominé sans partage par les chrétiens-démocrates et les socialistes. Et d'autre part la volonté d'en découdre de pays comme la Pologne, la Hongrie ou l'Italie, dont les gouvernements populistes sont en guerre ouverte avec Bruxelles. Preuve des tensions ambiantes, les dirigeants présents autour de la table du Conseil ont été privés de leurs téléphones portables afin d'éviter tout contact avec l'extérieur ou tout fuite d'information...

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Reprenons le feuilleton pour tenter de le clarifier. Après les élections européennes du 26 mai, trois noms avaient été avancés par les principales familles politiques pour la présidence de la Commission. Les conservateurs avaient désigné l’allemand Manfred Weber. Les sociaux-démocrates avançaient le nom du Néerlandais Frans Timmermans, vice-président sortant de l’institution. Les libéraux centristes poussaient Margrethe Vestager, commissaire sortante à la Concurrence. Las. Tous les trois ont été écartés les 20 et 21 juin par les dirigeants des pays membres, au motif qu'ils n'entendent pas se laisser dicter leurs choix par le Parlement européen et les partis qui le composent. Emmanuel Macron s'est fait l'avocat le plus zélé de ce refus en répétant son interprétation du principe de la «double majorité» requise pour le poste de président de la Commission: proposé par les chefs d’Etat ou de gouvernement «en tenant compte» des résultats des élections, celui-ci doit ensuite être approuvé à la majorité par les eurodéputés. Pas question donc de laisser l'initiative à ces derniers dont le pouvoir, toujours selon Macron, doit être limité au seul vote à la majorité sur le candidat proposé par les 28. Un vote pour l'heure toujours prévu à la mi-juillet à Strasbourg, où les 751 eurodéputés se réunissent pour la première session de leur nouvelle législature ce mercredi afin d'élire le président de leur propre institution. 

A partir de là, comment y voir clair? Pas facile. Car en plus des divergences sur les règles institutionnelles (les conservateurs, arrivés en tête lors du scrutin du 26 mai, estiment qu'ils sont en droit de réclamer le poste de président de la Commission) s'ajoutent deux autres critères a priori tout aussi intraitables. La première, qu’Emmanuel Macron a considérée comme «incontournable» lors du dernier sommet, est le respect de la parité, ce qui devrait aboutir à attribuer au moins deux postes à des femmes, contre un seul jusque-là (celui de haut représentant). Seconde règle: le respect de la diversité géographique, que les pays du Sud et ceux de l’Est réclament haut et fort. Le cas des nouveaux pays membres du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie) est le plus épineux, car les gouvernements de Varsovie et de Budapest sont en lutte ouverte avec l’exécutif bruxellois sur le respect de l’Etat de droit. Tandis que l’actuel premier ministre tchèque et ex-homme d’affaires Andrej Babis voit presque chaque semaine des manifestations monstres organisées contre lui en raison du détournement passé de fonds européens dont il se serait rendu coupable.

Ouvrons donc le jeu de cartes et regardons quelques noms et les visages, par fonction, alors que le sommet extraordinaire de ce dimanche 30 juin pourrait durer jusqu’à l’aube.

Pour la Commission, deux noms étaient souvent cités avant ce sommet: celui du Néerlandais socialiste Timmermans et celui du Français conservateur centriste Michel Barnier, négociateur du Brexit. Sauf que le premier fait face à un barrage des pays de l'Est dont il a plusieurs fois dénoncé les dérives et les atteintes à l'Etat de droit. Et que le second ne bénéfice pas du soutien de Berlin. Une chose est certaine: le chef des eurodéputés conservateurs, l'Allemand Manfred Weber n’est plus dans la course. Il réclame, en échange, la présidence du Parlement européen - qui sera attribuée cette semaine  pour deux ans et demi ou cinq ans - au sein duquel sa famille politique compte le plus d’eurodéputés (182), ce qui paraît plutôt bien parti. Un nom cité un temps et beaucoup moins maintenant était celui de la Française Christine Lagarde, actuelle patronne du Fonds monétaire international.

Pour le Conseil européen, le plus grand flou règne. A priori, la logique de la parité voudrait qu’une femme s’y installe si la Commission va à un homme. Mais l’un des derniers noms cités est celui de l’actuel président roumain, Klaus Iohannis. La Danoise sociale-démocrate Helle Thorning-Schmidt est parfois évoquée. Autre nom: celui de l’actuel premier ministre fédéral belge, Charles Michel.

Pour le Parlement européen, les jeux semblent donc faits pour que Manfred Weber en soit élu président ce mercredi à Strasbourg. Une inconnue toutefois: partagera-t-il son mandat avec une autre force politique, par exemple les Verts? Il serait dans ce cas élu non pour cinq ans mais pour deux ans et demi.

Pour prendre la tête de la diplomatie européenne, une femme semble la mieux placée. Ce pourrait être la Bulgare Kristalina Georgieva, actuellement patronne de la Banque mondiale. On parle aussi d’une candidate espagnole.

Les jeux sont ouverts. Personne, alors que ce sommet extraordinaire semble parti pour s'enliser, ne paraît avoir en main les atouts décisifs. Une entente franco-allemande semble indispensable, comme cela a toujours été le cas. Prudents, nous ne prendrons aucun pari et nous éviterons les pronostics. Le pire serait évidemment, pour la crédibilité de l'UE, que se poursuive ce jeu de massacre autour des nominations...