Quand le président Wahid s'est embarqué jeudi matin pour une nouvelle tournée de deux semaines qui devait le mener au Yémen, à Dubaï, au Soudan, en Egypte, au Nigeria et à La Mecque, il s'est voulu rassurant. «No problem», a-t-il lancé aux journalistes qui s'inquiétaient de cette longue absence alors que le pays est en pleine crise politique. Son conseil aux Indonésiens pendant sa tournée à travers l'Afrique et le Moyen-Orient: «Soyez calmes.» Mais le conseil n'a pas été entendu. En tout cas pas à Kalimantan (la partie indonésienne de l'île de Bornéo) où, au même moment, des chrétiens dayak et des musulmans madurais se livraient à des affrontements sanguinaires.

Villageois brûlés vifs, têtes coupées fichées sur des barrages routiers, machettes et épieux brandis à bout de bras: des images ressassées, banalisées dans leur horreur, celles d'une violence devenue routinière. Septante-cinq morts, peut-être cent; des milliers de villageois madurais qui se réfugient dans les commissariats ou s'entassent dans les bateaux pour fuir la mort.

La tragédie aurait été déclenchée par deux officiels locaux marginalisés par les nouvelles lois sur la décentralisation. A Kalimantan comme aux Moluques, une étincelle, une simple altercation, suffit pour allumer ces flambées de violence, ces poussées d'«amok», qui font se demander si la brutalité est dans le sang indonésien. L'Ordre nouveau, le régime de Suharto qui est resté trente-deux ans à la tête de l'archipel avant d'être forcé à la démission par des manifestations d'étudiants en mai 1998, a semé les graines de ces conflits.

Une fascination de la violence

En déplaçant les populations des zones surpeuplées (comme l'île de Madura) vers des espaces moins occupés (comme le Kalimantan) dans le cadre du programme de «transmigrasi», Suharto a créé des haines qui ont brutalement explosé après avoir été étouffées pendant des décennies. S'y ajoute le fait que le régime de Suharto a solidement installé dans la tête des Indonésiens l'idée que la force était le seul moyen de résoudre un problème. Il en a résulté une fascination de la violence, qu'on retrouve aussi bien chez les coupeurs de têtes de Bornéo que chez les petits commerçants de Djakarta qui sont capables de battre à mort un voleur de bicyclette.