La scène n'a pas duré deux minutes mais elle risque fort d'aggraver les tensions entre Slaves et Albanais de Macédoine que la communauté internationale s'ingénie à circonscrire. Il est presque midi jeudi à Tetovo, la principale ville «albanaise» du pays (130 000 habitants) située à quelques kilomètres de la frontière du Kosovo, quand un contrôle de routine des forces spéciales macédoniennes sur un véhicule arrêté à un check-point tourne à la fusillade.

Razim Korashi (55 ans) et son fils Ramadush (35 ans) sont abattus par plusieurs rafales de kalachnikov. Le plus âgé des deux hommes est même achevé à bout portant par l'un des jeunes soldats, visiblement au bord de la crise de nerfs. Les militaires assurent avoir agi en état de légitime défense, et riposté après que l'un des deux hommes a dégoupillé une grenade qu'il portait sur lui. Quoi qu'il en soit, au dixième jour des troubles à Tetovo, l'incident pourrait s'avérer potentiellement explosif. Du côté de la population albanaise, il vient confirmer que «la police tire désormais pour tuer les Albanais», comme l'affirme Abedim Imeri, responsable local du Parti démocratique albanais (PDA), formation politique en principe modérée qui participe à la coalition gouvernementale en place à Skopje.

C'est d'ailleurs là toute la stratégie de l'UÇK (Armée de libération nationale) en Macédoine: en entraînant la riposte militaire musclée de l'armée de Skopje contre ses positions dans la colline qui surplombe la ville, elle compte obtenir le soutien de la population civile albanophone, voire la pousser malgré elle vers la radicalisation. Les bavures des forces de l'ordre, inévitables dans des périodes de si forte tension, ne font que précipiter le mouvement.

Il régnait une étrange atmosphère hier après-midi dans les rues de Tetovo, alors que les soldats du Ministère de l'intérieur avaient engagé dans les hauteurs surplombant la ville une contre-offensive contre les insurgés albanais, tout en semblant éprouver le plus grand mal à les déloger. Selon un responsable de la police, qui a demandé l'anonymat, plusieurs dizaines de «terroristes» de l'UÇK ont été arrêtées dans le cadre de cette «opération de recherche et de nettoyage». Peu après le début de l'offensive, des tirs d'artillerie et de mortier ont commencé à se faire entendre, mettant fin à plus de 24 heures de calme.

Pourtant aucun signe de retraite massive des rebelles n'était perceptible et leurs fortifications et barrages sur les petites routes de montagne et les sentiers muletiers à l'arrière de la ville n'avaient pas bougé, malgré l'expiration, plusieurs heures auparavant, de l'ultimatum gouvernemental leur enjoignant de se retirer, ou de se rendre. Des tireurs étaient toujours embusqués, à moins de cinq kilomètres du centre de Tetovo. La situation fait un peu penser au Désert des Tartares, avec les forces gouvernementales qui tirent sur les maisons, là-haut au sommet de la colline. Maisons d'où ne provient pourtant aucun coup de feu. «La police fait la guerre contre des maisons sans habitants», titrait d'ailleurs hier soir Fakti, le quotidien albanophone de Skopje.

Par ailleurs, la situation semble s'aggraver à travers le reste du pays, avec plusieurs escarmouches signalées en différents endroits. Selon Stevo Pendarovski, porte-parole de la police macédonienne, des obus de mortier ont été tirés du Kosovo voisin contre un poste de contrôle près de Gracane, à 25 km au nord-est de Tetovo. Un policier a été blessé. Le Ministère macédonien de la défense a de son côté fait état de deux soldats blessés lors d'un autre bombardement. Autre accrochage, la police a précisé qu'un de ses hommes a été blessé par un tir de roquette près de Skopje. Par ailleurs, huit policiers ont été la cible d'une embuscade près de la capitale.

Après deux jours d'accalmie relative, la Macédoine a donc vécu hier un brusque regain de tension. Skopje reste plus que jamais décidée à lancer son offensive finale contre les rebelles de Tetovo, «parce que c'est bientôt la dernière occasion qu'il nous reste de préserver notre société multiethnique», dit Anton Milosovski, porte-parole du gouvernement. Les autorités macédoniennes savent en tout cas qu'elles peuvent compter sur le soutien total de la communauté internationale. Dans son projet de résolution 1345 adopté hier à New York, le Conseil de sécurité des Nations unies condamne les violences et «encourage le gouvernement macédonien à maintenir une société multiethnique à l'intérieur de ses frontières». Ce soutien, sans équivoque, signifie que le pouvoir macédonien peut désormais résoudre son «problème» de Tetovo par les moyens qui lui sembleront appropriés.