Après le Grand Est, l’Ile-de-France… En affrétant mercredi deux nouveaux TGV médicalisés pour délester les hôpitaux de la région parisienne devenus la nouvelle ligne de front contre l’épidémie de coronavirus – alors qu’un autre devait quitter Strasbourg – la direction nationale de la santé a attisé une polémique sur les risques de déraillement sanitaire.

Huit trains spéciaux médicalisés, mobilisant une centaine de soignants pour environ 20 patients à chaque fois, ont déjà traversé la France depuis le 27 mars, début de ces spectaculaires évacuations appelées à se multiplier si les ravages du Covid-19 continuent de s’accroître. 52 128 personnes infectées et 3523 morts (dont 591 en Alsace) étaient confirmés le 1er avril en France, dont 5565 en réanimation. De nouveaux transferts de malades ont eu lieu hier en hélicoptère vers la Suisse, l’Allemagne et l’Autriche. Tandis que 2 millions de masques sont arrivés dans la nuit de mardi à l’EuroAirport de Bâle-Mulhouse.

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Pas pour les cas les plus graves

Problème: ces hôpitaux sur rails, à destination des pays de la Loire, de la Bretagne et de l’Aquitaine – où les services de réanimation ne sont pas saturés – sont devenus l’otage d’une nouvelle polémique: «Transférons les respirateurs plutôt que les patients», ne cesse de répéter Sylvain Prudhomme, l’un des porte-parole de l’Association des médecins urgentistes de France. D’autres plaident pour la réquisition des cliniques privées où des lits demeureraient libres: «La solution ne peut pas être de multiplier les trains qui mobilisent des moyens matériels et humains disproportionnés par rapport au nombre de malades concernés. Il faut augmenter les capacités», poursuit Sylvain Prudhomme.

Ces TGV sanitaires sont inédits en France. Ils sont constitués dans les trains à deux étages, le bas servant de salle médicalisée (à raison de quatre patients par wagon, accompagnés à chaque fois d’un médecin anesthésiste-réanimateur) et le haut permettant aux soignants de circuler. Point important: les malades ainsi transférés, puis pris en charge à leur arrivée par des ambulances dans les gares bouclées par les forces de l’ordre, ne sont pas des cas d’une extrême gravité. La phase aiguë de l’infection est en général derrière eux.

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«Il faut désengorger d’urgence»

Sauf que deux objections majeures s’interposent: l’abondante mobilisation de soignants. Et le risque de propagation du virus d’une région à l’autre de l’Hexagone: «Les chinois ont édifié à Wuhan un énorme hôpital de campagne. L’armée anglaise construit en ce moment à Londres un hôpital de 4000 lits. Pourquoi ne pas suivre ce modèle?» interroge à Marseille un médecin de l’hôpital de la Timone, où l’on s’attend aussi à recevoir des patients par train. «Plus l’on confine le virus, mieux c’est. Plus on le diffuse, plus l’on prend de risques.»

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La réponse du gouvernement français tient en trois arguments. D’abord la participation déjà active des cliniques privées dans la mise à disposition d’environ 10 000 lits de réanimation au niveau national, contre 5000 en temps normal. Ensuite la rapidité (dix heures en moyenne pour transferts et trajet) et la capacité de ces TGV (elle pourrait être portée à 30, voire 40 malades, alors qu’un avion Airbus A330 militaire ne peut pas transporter plus de six patients en réanimation). Enfin: la pression du calendrier et le manque de moyens pour faire sortir de terre un hôpital, alors que deux opérations extérieures mobilisent l’armée et ses unités de génie: Barkhane dans le Sahel (où les défis logistiques sont énormes) et Chammal au Proche-Orient. L’armée britannique, elle, n’est pas déployée sur des théâtres extérieurs de combat. Autre avantage: la facilité de déploiement de ces TGV sanitaires, puisque le reste du trafic ferroviaire français est arrêté. Depuis le 30 mars, un seul train par jour circule entre les grandes villes de France.

Erreur médicale? Volonté de montrer à l’opinion la solidarité entre régions et la mobilisation de la SNCF, cette force de «seconde ligne»? Xavier Lescure, de l’hôpital parisien Bichat, est plus réaliste: «Il faut désengorger d’urgence les zones les plus touchées pour accueillir de nouveaux malades. En ciblant, on peut tenir.» Les soignants mobilisés dans les TGV retournent par ailleurs dès le lendemain dans leurs hôpitaux. Prêts pour de nouveaux combats.