L’acceptation jeudi soir, lors d’une brève cérémonie télévisée, par le prince Vajiralongkorn de devenir roi de Thaïlande n’a pas déclenché des manifestations de liesse populaire. Certes, quelques milliers d’écoliers et d’étudiants ont été rassemblés vendredi sur l’avenue Rajdamnoen, dans le quartier historique de Bangkok, avec des pancartes soigneusement conçues et ont crié «longue vie au roi» sur le passage du cortège de celui qui régnera sous le nom de Rama X ou roi Maha Vajiralongkorn. Mais, le sentiment général parmi les Thaïlandais est plutôt celui d’une acceptation résignée de ce nouveau monarque, dont l’image a été depuis longtemps entachée par une vie privée haute en couleurs.

«La plupart des Thaïlandais l’acceptent comme roi, parce que c’est mieux de l’avoir lui plutôt que de ne pas avoir de roi du tout», indique Kanokporn Sittipong, une couturière de Suphanburi, ville située à quelque 130 kilomètres au nord de Bangkok. «Mais quand la proclamation a été faite jeudi soir, je n’ai ressenti aucune joie, seulement un sentiment d’indifférence. J’espère juste qu’il va utiliser son pouvoir pour agir de manière positive pour le pays», ajoute-t-elle. Cette évaluation sans fards est assez partagée dans cette petite ville de province, située au cœur de la plaine rizicole du centre du royaume.

Dynastie Chakri

«Le prince est très différent de son père, le roi Bhumibol», estime Channai, propriétaire d’une petite épicerie où les sacs de riz sont entassés presque jusqu’au plafond et qui sert de l’alcool de riz aux clients. «Le prince est distant, on le connaît mal, car il ne parle jamais à la population. Son père était proche du peuple et terre à terre. Je ne sais pas comment le nouveau roi va se comporter, mais il pourra probablement maintenir l’institution monarchique car il a été préparé pour cette tâche depuis longtemps.»

Le roi Bhumibol Adulyadej est considéré comme le monarque le plus prestigieux de la dynastie Chakri qui a débuté en 1782. Son règne, entamé en 1946, a été le plus long de l’histoire du pays. Son aide aux populations marginalisées et sa contribution au développement du pays, au travers de quelque 3000 projets royaux, lui ont valu une profonde vénération d’une grande partie de la population. Ce n’est que dans les dix dernières années que son aura a été un peu ternie par les profondes divisions politiques qui ont agité le royaume.

Play-boy invétéré

Cet héritage est particulièrement lourd pour le nouveau monarque, âgé de 64 ans, et qui traîne derrière lui une réputation de play-boy invétéré. Divorcé à trois reprises, il vit avec sa quatrième épouse, Suthida na Ayutthaya – une ancienne hôtesse de l’air – dans une villa sur les bords du lac Starnberg, en Bavière. Son dernier divorce fin 2014 a été particulièrement chaotique, lorsqu’il a répudié son épouse, Mom Srirasmi, après que sa famille eut été accusée d’utiliser ses connexions royales pour ses propres intérêts. Srirasmi a dû se séparer de son fils, âgé alors de 9 ans, et qui vit depuis dans la villa bavaroise.

«Le gros point faible du prince, c’est la façon dont il s’amourache des femmes et la façon dont il les laisse tomber ensuite», confie en baissant la voix Sompong, 60 ans, une masseuse dans un marché traditionnel de Suphanburi. Comme beaucoup de personnes interviewées, elle ne veut pas donner son nom de famille, à cause des lois de lèse-majesté très sévères qui punissent toutes critiques vis-à-vis de la famille royale thaïlandaise.

Militaire de carrière

Mais certains ont une vision plus positive du nouveau monarque. «Je pense qu’il sera un bon roi, car c’est un militaire de carrière. Il peut même piloter des avions de chasse, s’enthousiasme Apirak un jeune commerçant dans le marché de Suphanburi. Pour moi, les militaires représentent une sorte d’idéal.» Formé à l’académie militaire australienne, le nouveau monarque est très à l’aise dans le milieu militaire. Il commande sa propre unité d’élite, le régiment 904, qui comprend 5000 hommes. Sa dernière épouse, Suthida na Ayutthaya, qui a le grade de général, commande l’unité de ses gardes du corps et est apparue ces derniers jours dans une vidéo en tenue de combat criant des ordres, sabre à la main, aux membres de l’unité.

Une question en suspens et qui semble intriguer beaucoup de Thaïlandais est de savoir qui sera la reine. En toute logique, ce devrait être la martiale Suthida, mais beaucoup de Thaïlandais semblent avoir du mal à accepter cet état de fait. «On ne sait pas qui elle est. Elle est apparue soudainement aux côtés du prince sur les écrans de télévision», dit Kanokporn, l’épicière. «Pour moi, je ne peux tout simplement pas l’accepter, car elle n’est pas de sang royal», rétorque de son côté Apirak, l’admirateur des uniformes.