Surpris, le sergent-chef a oublié de fermer sa braguette. Revenant des spartiates toilettes qui sont le lot des rangers thaïlandais - ces soldats volontaires que Bangkok envoie en première ligne sur les frontières les plus sensibles du pays -, il prend un air féroce en voyant un groupe de journalistes français et thaïlandais émerger de la forêt et entrer dans le camp militaire. Le sergent-chef est un «tigre noir» (surnom des rangers) et commande la trentaine d'hommes basés dans ce camp qui jouxte la zone contestée aux abords du temple khmer de Preah Vihear, sur la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande. Il se doit donc de montrer les dents: «Vous n'avez pas le droit d'entrer. Qui vous a amenés ici? Il est interdit de prendre des photos. Partez tout de suite», lance-t-il. Mais, les journalistes s'éparpillent en mitraillant (de leur appareil photo) les rangers armés de lance-grenades et de fusils automatiques, qui s'apprêtaient à partir en patrouille.

Les militaires thaïlandais sont tendus, partagés entre l'envie de gagner les bonnes grâces de la presse locale et internationale dans la querelle qui les oppose aux autorités cambodgiennes et celle d'imposer un black-out total sur l'information concernant cette sensible question de querelle territoriale. Début juillet, l'Unesco a accepté, à la demande de Phnom Penh d'inscrire le temple hindouiste de Preah Vihear sur la liste du Patrimoine mondial. Les tensions entre Bangkok et Phnom Penh sur ce «temple-montagne», construit sous le règne du roi khmer Suryavaraman II au XIIe siècle, remontent au début du XXe siècle, à l'époque où le Cambodge était un protectorat français. Elles ont ressurgi depuis l'inscription, en juillet, du site sur la liste de l'Unesco, et deux sérieux accrochages armés ont eu lieu ce mois-ci, faisant deux morts mercredi 15 octobre.

Mais l'opération de contrôle médiatique par l'armée thaïlandaise tourne le plus souvent au fiasco. Il y a quelque chose de désarmant dans la maladroite franchise des militaires thaïlandais quant à leur stratégie médiatique. «Quand je regarde la télé, je me marre, tellement il y a de choses inexactes qui sont rapportées par les journalistes», dit le colonel Taweesak Boonrakchart, porte-parole régional de l'armée thaïlandaise lors d'un briefing d'une vingtaine de journalistes dans la ville frontalière de Kantharalak. «Nous sommes tous Thaïlandais. Il faut que vous fassiez attention à ce que vous écrivez. J'admets que nous avons mal géré les journalistes dans le passé. Mais à partir de maintenant, cela va aller mieux. Bientôt, les journalistes pourront venir prendre le café ici», poursuit l'officier.

Malgré ce bel effort de relations publiques, les journalistes qui veulent couvrir le conflit frontalier côté thaïlandais n'ont pas grand-chose à se mettre sous la dent. Une photo prise d'un hélicoptère sur la pelouse du quartier général des «Tigres noirs» doit être immédiatement détruite sur ordre d'un officier furieux.

Les reporters qui couvrent les développements côté cambodgien sont mieux lotis. L'armée cambodgienne veille sur leur confort. Il y a un mois, une antenne satellite a été installée près de la conservation de Preah Vihear, jouxtant le temple, afin que les journalistes bénéficient d'une liaison Internet convenable pour envoyer articles et photos. Des tentes ont été érigées dans le temple pour ceux qui choisissent de bivouaquer sur place. «Tu peux aller partout, mais c'est un peu le chaos. Il faut faire le tri, c'est à la khmer», dit le photographe John Vink, lequel s'est rendu plusieurs jours dans le temple le mois dernier. «Je me suis baladé dans les petits sentiers, personne ne m'a rien dit.»

Pendant l'accrochage militaire du 15 octobre, Chor Sokunthea, un photographe de Reuters se trouvait aux côtés des militaires cambodgiens dans une tranchée. Tracey Shelton, journaliste au quotidien Phnom Penh Post, décrit dans son article les soldats thaïlandais venant récupérer leurs armes sur le terrain après l'accrochage. «Les Cambodgiens sont sûrs de leur bon droit. Ils jouent la carte «on n'a rien à cacher», estime John Vink.

Les journalistes thaïlandais ou les reporters étrangers basés en Thaïlande ne souffrent pas, eux, d'un trop-plein d'informations. Moyennant 200 bahts (4 euros), un paysan nous guide dans un champ boueux de Kantharalak pour nous indiquer au loin une vague forme cachée par le ciel bas sur la crête de la chaîne montagneuse des Dangrek. «Le temple est là-bas, à 10 kilomètres. Mais il n'est pas possible d'y aller, la situation est encore chaotique», dit Thanomsai, un villageois de Kantharalak. La vidéo tournée par la section de rangers thaïlandais pendant leur combat de quinze minutes contre les militaires cambodgiens n'est pas distribuée à la presse. «J'aimerais bien pouvoir la donner aux journalistes, mais mes supérieurs n'accepteront jamais. Et puis, ce ne serait pas bien pour l'image de la Nation», dit un rangers de la section, dont sept recrues ont été blessées par balles et par grenades lors de l'accrochage du 15octobre.

• Des discussions prévues ce mardi entre des responsables militaires sur le litige frontalier ont été reportées. Des entretiens devaient se tenir dans la ville cambodgienne de Siem Reap, mais ils ont été repoussés à la fin de la semaine. (AFP)