Asie du Sud-Est

En Thaïlande, la politique fracture la royauté

Le roi Vajiralongkorn est intervenu vendredi pour reprocher à sa sœur aînée de s’être portée candidate au poste de premier ministre. A deux mois des législatives du 24 mars, l’institution monarchique se retrouve ébranlée

Au Pays du Sourire, une colère froide a secoué vendredi le sommet de l’Etat. L’actuel souverain thaïlandais Vajiralongkorn, dont le couronnement est prévu le 6 mai, a dû prendre publiquement position pour désapprouver l’entrée de sa sœur aînée en politique.

Agée de 67 ans, la princesse Ubolratana – née à la Clinique de Montchoisi, à Lausanne, lorsque le défunt roi Bhumibol séjournait en Suisse avec son épouse Sirikit – avait annoncé jeudi son intention de se présenter aux législatives du 24 mars sous les couleurs d’un parti proche du milliardaire en exil et ancien premier ministre Thaksin Shinawatra. Un séisme, dans un pays où, depuis l’instauration de la monarchie constitutionnelle en 1932, la famille royale se tient à distance des affaires gouvernementales.

Au point que la riposte de son frère n’a pas tardé, sous la forme d’un communiqué. «La reine, l’héritier et les membres de la famille royale sont censés être au-dessus de la politique et ne peuvent pas occuper de fonction politique car ce serait en contradiction avec la Constitution», a clarifié le souverain, qui a succédé sous le titre dynastique de Rama X à son père en décembre 2016, après le décès de ce dernier le 13 octobre de la même année.

Entre Bangkok et la Bavière

Sur le papier, l’affaire semble réglée tant il apparaît impossible pour la princesse de poursuivre son engagement politique dans une Thaïlande où les exigences du roi, à la tête d’une des plus grandes fortunes mondiales et d’une institution monarchique pratiquement de droit divin, ne peuvent être remises en cause. Le renoncement d’Ubolratana, qui argue du fait qu’elle a perdu son titre royal après son mariage avec un citoyen américain en 1972 (ils ont divorcé en 1998) et qu’elle est redevenue une «simple citoyenne», pourrait dès lors intervenir sous peu.

Dans la réalité des coulisses du pouvoir thaïlandais, en revanche, cet affrontement public à quelques semaines du scrutin du 24 mars est assuré de laisser des traces. Il démontre d’abord que l’actuel monarque, qui vit entre Bangkok et la région de Munich où il possède une résidence, est pris via sa famille dans l’étau des luttes d’influence sans merci que se livrent les militaires, au pouvoir depuis le dernier coup d’Etat de mai 2014, et le camp du milliardaire Thaksin, exilé presque en permanence depuis son éviction du pouvoir par d’autres généraux en 2006. L’initiative de la princesse Ubolratana montre aussi que l’unité de la famille royale, incarnée par le défunt roi Bhumibol, qui régna plus de 70 ans, ne va plus de soi dans un royaume où toute information publiée sur le souverain peut être censurée et considérée comme un délit, du fait de la très répressive loi sur le crime de lèse-majesté. Des publications comme The Economist ou le New York Times sont interdites de distribution dans le pays pour ces raisons. Aucune réaction n’a toutefois été signalée jusque-là de la part des deux autres sœurs du roi, la très populaire princesse Sirindhorn (63 ans) et la cadette Chulabhorn (61 ans).

Pour les Thaïlandais appelés à voter en mars, cet épisode fait surtout resurgir un fantôme omniprésent: celui du milliardaire en exil Thaksin, dont la sœur cadette Yingluck a dirigé le gouvernement de 2011 à 2014. Son renversement par les militaires, à l’issue de plusieurs semaines de manifestations des «chemises jaunes» pro-royalistes, a conforté la division de ce pays d’Asie du Sud-Est en deux camps: celui des classes moyennes provinciales et des classes populaires, favorables aux politiques populistes de Thaksin, et celui de la population de Bangkok et des élites traditionnelles, majoritairement opposées à un retour au pouvoir, direct ou indirect, de ce magnat des télécommunications.

L'ombre de Thaksin

Preuve de la complexité de la situation dans ce royaume qui a accueilli près de 39 millions de touristes en 2018, Thaksin a néanmoins su, grâce à ses réseaux et à son immense fortune, s’attirer les faveurs d’une partie de la haute aristocratie. La princesse Ubolratana avait même assisté à un match de foot en sa compagnie lors du Mondial en Russie. D’où les soupçons autour des motivations politiques de cette princesse, jusque-là connue pour son goût de la chanson et de la scène…

L’autre partie de l’équation est dans les mains de l’armée thaïlandaise, traditionnellement liée à la monarchie et assurée par l'actuelle constitution, promulguée en 2017, d'une forme de tutelle sur le pouvoir civil élu. A preuve: l’actuel premier ministre et chef de la junte au pouvoir depuis 2014, le général Prayut Chan-ocha, a fait vendredi acte de candidature pour les législatives, avec la volonté de demeurer à la tête du pays si son parti, le Palang Pracharat, forme la future coalition. Dans ce bras de fer politique siamois où se mêlent argent, influence, achat de voix et pressions musclées en tout genre, le retour à une démocratie apaisée issue uniquement des urnes paraît de moins en moins probable.

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