Ils sont nombreux à l'espérer. Sans oser le dire, car la question est politiquement très sensible, de plus en plus de Thaïlandais espèrent une intervention publique du révéré roi Bhumipol Adulyadej pour sortir de l'impasse dans laquelle le pays a plongé un peu plus mardi, avec la proclamation de l'état d'urgence jusqu'à la fin novembre. Supposé se trouver dans son palais de Hua Hin (à 200km au sud de Bangkok), le souverain, âgé de 80 ans, est pour l'heure resté silencieux.

Assiégé par les manifestants qui l'accusent d'être une marionnette de l'ancien chef du gouvernement et milliardaire Thaksin Shinawatra, le premier ministre Samak Sundaravej, 73 ans, a demandé mardi matin à l'armée de rétablir l'ordre et interdit tout rassemblement de plus de 5 personnes.

Les diplomates en poste dans la capitale thaïlandaise ont été dans la journée informés. «Seules les manifestations d'ordre politique sont concernées et nous pouvons continuer à circuler librement», témoigne un ambassadeur européen. Il s'agit, selon le gouvernement, d'une exceptionnelle opération de police destinée à ramener le calme et la stabilité». Une personne est décédée lors d'affrontements à Bangkok, où une coalition hétéroclite d'opposants au gouvernement, l'Alliance pour la démocratie (PAD), manifeste depuis mai et bloque l'accès aux bureaux du premier ministre depuis le 26 août.

L'issue de ce bras de fer a de quoi inquiéter. Si le général Anupong Paojinda, chef de l'armée a écarté hier l'idée d'un coup d'Etat, et bien que la vie continue de s'écouler normalement hors des lieux de protestations, les pressions se sont multipliées ces derniers jours en faveur d'un retour des militaires ou d'une dissolution du parlement. Elu en décembre 2007, celui-ci est contrôlé, autour du premier ministre Samak, par les partisans de Thaksin, aujourd'hui en exil à Londres.

Or le conflit de légitimité est patent au sommet de l'Etat, entre un gouvernement fragilisé, une police dépassée, des manifestants intransigeants, une classe politique minée par l'argent et une armée discréditée par son passif politique. En septembre 2006, les militaires avaient en effet renversé le premier ministre Thaksin en l'accusant de corruption massive, et confié le pouvoir pendant plus d'un an à une junte. Sans réussir à convaincre la majorité de la population thaïlandaise de lâcher électoralement ce dernier, dont les politiques populistes et les largesses financières restent très populaires en province, au sein des couches défavorisées et d'une bonne partie de la classe moyenne.

«L'armée arbitre le duel qu'elle a elle-même engagé», juge un éditorialiste. Un retour des généraux au pouvoir aurait aussi pour conséquence d'accréditer la thèse de l'ancien premier ministre renversé, qui affirme avoir fui au Royaume-Uni car il ne pouvait pas faire confiance à la justice de son pays. Richissimes, Thaksin Shinawatra et ses proches ont été reconnus coupables de plusieurs transactions illégales et délits d'initiés. Ils ont repris le chemin de l'exil après être rentrés brièvement en Thaïlande. Plus de 10milliards d'euros d'actifs leur appartenant ont été gelés le 13août.

Plus grave: cette nouvelle crise politique, moins d'un an après les élections de décembre 2007, repose la question de l'influence du roi Bhumipol, des agissements de son entourage et de la compétition alimentée par sa future succession. Plusieurs fois, le souverain a montré son irritation devant la corruption des politiciens. Mais des informations - prohibées en Thaïlande où tout ce qui touche à la couronne est censuré - font état de divisions au sein de sa famille, minée par la popularité beaucoup moins grande du prince héritier Vajiralongkorn. La bureaucratie, Etat dans l'Etat dans ce royaume sans tradition démocratique et où les achats de vote sont endémiques, n'est également plus ce qu'elle était. «En politisant à l'extrême la haute fonction publique, Thaksin a tordu le système, poursuit un diplomate. Maintenant, chacun règle ses comptes et pousse ses pions.»