En surface, les élections thaïlandaises de dimanche sont un conflit entre deux personnalités attractives et représentatives de la Thaïlande du XXIe siècle. Au premier ministre sortant Abhisit Vejjajiva, quadragénaire photogénique et affable, diplômé d’Oxford et habitué des forums internationaux, s’oppose Yingluck Shinawatra, 44 ans, sœur cadette de l’ancien chef de gouvernement exilé Thaksin Shinawatra, aussi flamboyante qu’inexpérimentée en politique.

Derrière cette façade se profile une lutte opaque et sans merci entre partisans et opposants de l’establishment militaro-bureaucratique dans un pays amèrement divisé depuis le coup d’Etat de septembre 2006 qui a renversé Thaksin. La brutale confrontation en avril-mai de l’an dernier entre les «chemises rouges», lesquelles dénoncent la mainmise des élites conservatrices sur le pays, et l’armée, principal soutien du gouvernement d’Abhisit, a dominé la campagne. Lors d’un meeting, Abhisit a appelé à la «désintoxication du pays» par l’extraction du «venin Thaksin» et raconté avoir «pleuré toute la nuit» après les affrontements.

Selon les sondages, la victoire du Puea Thai (Parti pour les Thaïlandais) de Yingluck est une quasi-certitude qui semble admise même par le Parti démocrate d’Abhisit. Malgré les multiples interférences du chef de l’armée, Prayuth Chan-Ocha, conseillant à la télévision de voter pour les «bonnes personnes» qui «protégeront la monarchie», la popularité de Thaksin, homme d’affaires richissime et peu scrupuleux qui présente sa sœur comme son «clone», reste impressionnante cinq ans après son renversement.

Les divers avatars du parti pro-Thaksin ont remporté d’affilée quatre scrutins depuis 2001, alors que le Parti démocrate n’a pas remporté d’élections depuis dix-neuf ans. Pour Abhisit et les ténors du Parti démocrate, les «chemises rouges» et les partisans du Parti pour les Thaïlandais sont manipulés par Thaksin, lequel a, selon eux, pour unique objectif de récupérer l’équivalent d’un milliard d’euros qui lui ont été confisqués pour fraude par la Cour suprême de Thaïlande en février 2010.

Pour le politologue Thitinan Pongsudhirak, cette présentation est simpliste. «Ce que l’on reproche à Thaksin, c’est d’avoir montré que, derrière la façade souriante de la Thaïlande, il y a une majorité de gens pauvres et marginalisés», dit-il. Après son accession au pouvoir en 2001, les programmes sociaux de Thaksin avaient donné conscience aux classes démunies de province de leur pouvoir politique.

Cette «prise de parole» s’est accompagnée d’une remise en cause du vieux consensus sur lequel le système thaïlandais a reposé depuis un demi-siècle: un petit peuple soumis et respectueux dans l’ombre d’une monarchie quasi divinisée, environnée d’une élite affairiste et bureaucratique avide d’honneurs et de prébendes. L’armée, profondément politisée, a été jusqu’à ce jour la clé de voûte de ce système. Mais, avec le crépuscule du long règne du vénéré roi Bhumibol Adulyadej, le consensus se fissure, laissant planer de sombres nuages sur l’avenir du pays.

Une des questions clés de la période post-électorale sera celle de l’éventuel retour de Thaksin au pays. Condamné en 2008 à 2 ans de prison pour abus de pouvoir, Thaksin reste la figure politique dominante. Son retour diviserait encore plus un pays en quête de nouveaux repères. Prudemment, le Parti pour les Thaïlandais a évité de trop insister sur une éventuelle amnistie qui exonérerait tous les politiciens condamnés ces dernières années, y compris Thaksin.

Si, comme attendu, le parti pro-Thaksin l’emporte, la marge de sa victoire déterminera la stabilité du futur gouvernement. Un gouvernement de coalition, formé d’une alliance entre ce parti et des petites formations, serait vulnérable aux coups de boutoir que les militaires, le Parti démocrate et l’establishment conservateur ne manqueraient pas d’asséner contre la cristalline Yingluck, qui pourrait peut-être devenir la première femme à diriger la Thaïlande. Dans ces conditions, les garanties de sécurité pour un retour de Thaksin et la levée de sa condamnation seraient délicates à négocier. S’y ajoute le fait que l’homme d’affaires déplaît à l’influente reine Sirikit.

En revanche, l’obtention d’une majorité absolue par le parti pro-Thaksin – dont plus de 200 dirigeants ont été frappés d’interdiction d’activités politiques pour 5 ans par les tribunaux depuis 2006 – témoignerait de la persistance de l’aura de Thaksin envers et contre tout. «Si le Puea Thai l’emporte largement, il sera plus difficile pour les militaires d’interférer», estime Chaturon Chaisaeng, un ancien vice-premier ministre du gouvernement Thaksin.