«J’étais comme un oisillon terrifié»

Terrorisme L’Américain Theo Padnos raconte ses deux ans de captivité chez les djihadistes en Syrie

Il a vécu l’enfer, battu, enterré vivant, subissant des simulacres d’exécution

De passage à Genève en mars, il reste en contact avec ses tortionnaires. Récit

Theo Padnos est un survivant. Libéré en août dernier après deux ans de captivité dans les mains des djihadistes du Front Al-Nosra en Syrie, l’ancien otage de nationalité américaine n’arrive pas à se réjouir complètement de sa bonne fortune. La prison, le mot qu’il emploie simplement, lui a permis d’écrire et de se concentrer sur l’essentiel. Inversement, réapprendre la liberté est un chemin difficile et parfois décevant.

Theo Padnos s’est rendu à Genève début mars pour participer à un débat sur la propagande djihadiste dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). Il jouit malgré lui d’une relative notoriété, mais cette gloire, explique-t-il sur une terrasse genevoise inondée de soleil, «je ne la mérite pas. Je n’ai rien fait, sinon être kidnappé. Et j’ai été épargné. Je suis un usurpateur, et cette histoire, je ne veux plus en parler, ou à ma façon seulement.»

Theo Padnos affiche un visage malicieux, encadré par des boucles en bataille. S’il n’y avait les rides de son visage, il passerait pour un étudiant des beaux-arts, un peu allumé. C’est un adolescent de 46 ans. Son regard est tantôt fuyant, tantôt intense et fixe comme celui d’une chouette blessée. La torture, surtout psychologique, reconnaît-il, «ça laisse des traces».

Au mois d’août 2014, après des jours de route dans les environs de Damas, Theo Padnos est amené sur les hauteurs du Golan, où une zone démilitarisée contrôlée par l’ONU sépare la Syrie de l’armée israélienne. Abu Maria al-Qahtani, le responsable du groupe qui l’a retenu en otage pendant plus de vingt mois, qui est aussi l’un des commandants les plus importants d’Al-Nosra, celui qu’il appelle respectueusement cheikhna («notre maître»), s’approche et lui demande poliment: «Tu ne diras pas de mal de nous?» «J’ai répondu que je ne dirai que la vérité. Il a acquiescé. Mes ravisseurs étaient souvent très naïfs», poursuit Theo Padnos. «Puis tout s’est accéléré et ils m’ont remis à des Casques bleus.» Il est rapidement emmené du côté israélien où l’attendent des agents de la CIA.

Dans les derniers mois de son enfer, à partir de juin de l’année dernière, Theo Padnos s’attend à un dénouement imminent. «J’avais eu vent de tractations autour de la rançon, qu’un pays du Golfe devait payer pour que je sois relâché.» Ses conditions de détention s’étaient aussi améliorées. «Je ne dirais pas que les rapports entre mes ravisseurs et moi étaient bons, mais ils avaient évolué et étaient presque cordiaux. Ou je m’étais habitué. Vingt mois plus tôt, j’étais totalement terrorisé, un oisillon terrifié.»

Tout commence au mois d’octobre 2012. De retour du Yémen, où il a peaufiné sa connaissance de l’arabe et étudié l’islam, Theo Padnos, une thèse en littérature comparée en poche, caresse le projet de devenir journaliste. Il sollicite journaux et magazines en vain et décide, en désespoir de cause, d’aller au plus proche de l’action – en Syrie – pour augmenter ses chances de voir ses articles publiés. Il s’installe alors à Antioche, dans l’est de la Turquie, d’où partent de nombreux chemins de contrebande vers la Syrie.

C’est là qu’il rencontre trois jeunes combattants syriens, supposément affiliés à l’Armée syrienne libre (ASL). Courant 2012, l’ASL constituait encore un groupe important et reconnu internationalement. Depuis, il a cédé beaucoup de terrain aux djihadistes. Le trio, qui est en route pour le front, propose de lui faire traverser la frontière. A cette période, beaucoup de journalistes ont rejoint sans encombre des unités de l’ASL et en ont rapporté des reportages, mais ce que Theo Padnos ne sait pas, c’est que les trois Syriens avec qui il est de mèche sont aussi trois crapules liées à Al-Nosra.

A peine la frontière franchie, il est tabassé et enfermé. Les bandits abandonnent vite le masque et se réclament de Jabhat al-Nosra, le Front Al-Nosra, le réseau de djihadistes qui se bat sous la bannière d’Al-Qaida en Syrie. Avant l’irruption de l’Etat islamique (EI), Al-Nosra constituait avec l’ASL l’un des groupes armés les plus puissants et la principale organisation djihadiste en Syrie.

Mais pourquoi Jabhat al-Nosra le vise lui, plutôt que les dizaines de journalistes ou d’humanitaires étrangers qui travaillaient alors clandestinement dans les zones contrôlées par les rebelles? «J’étais Américain, donc à leurs yeux d’emblée coupable, et en plus j’avais passé du temps au Yémen. Cela pouvait faire de moi un espion.» Mais les motivations relèvent plus du banditisme que de l’idéologie: «Ils ont trouvé une occasion de se faire de l’argent et l’ont saisie sans réfléchir davantage. Et moi, je suis parti presque naïvement. Tout est strictement de ma faute. C’est cette pensée qui m’a fait le plus souffrir en prison.»

Ses premiers ravisseurs ne sont pas des professionnels du kidnapping et leur otage parvient sans trop de peine à leur fausser compagnie. Il gagne un groupe de combattants de l’ASL dont le commandant décide, craignant d’avoir affaire à un traître ou à un espion, de le renvoyer séance tenante vers un tribunal. Après un procès expéditif, les juges statuent sur Theo Padnos: c’est un espion et les djihadistes qui l’ont kidnappé peuvent donc le garder. «Le début est terrible. Je suis constamment humilié et battu. Ils font mine de m’enterrer vivant, me mettent nu dans un trou, le remplissent de cailloux et de terre, sautent dessus pour m’écraser.» Ironiquement, il est détenu près du centre d’Alep, dans l’ancien hôpital des enfants transformé en base rebelle. Il subit des dizaines de simulacres d’exécution pour lui faire dire qu’il appartient à la CIA. Lui s’accuse de tout, confesse ce qu’il n’a pas fait.

Dans son désespoir, Theo Padnos se raccroche à ce qu’il peut. Il tente de sympathiser avec ceux de ses bourreaux qui tapent avec moins de détermination ou montrent une hésitation dans la voix. «Pour obtenir une figue, un peu d’eau ou un quignon de pain supplémentaire.» Chaque fois que quelqu’un tourne la clé dans la serrure, Theo doit coller son visage au mur, debout, dans une position qui interdit toute tentative de résistance. Et mécaniquement son gardien lui frappe la tête. «Je criais, suppliais: «Maître, j’ai la tête contre le mur comme tu me l’as demandé, pourquoi me frappes-tu?» «Pour te former l’esprit», a-t-il répondu une fois.»

Theo Padnos est déplacé d’une prison à l’autre, d’Alep à Raqqa, puis Deir ez-Zor. Finalement, lorsque, le 3 juillet 2014, l’EI attaque les positions d’Al-Nosra à Deir ez-Zor, il est emmené dans la banlieue de Damas. En tout, 13 lieux différents. Souvent, il a les yeux bandés et ne perçoit de son environnement que l’univers sonore et en premier lieu les Nashid, des chants guerriers d’inspiration religieuse. Il entonne, puis se reprend: «J’aime certains d’entre eux, le timbre envoûtant des voix. Mais leurs paroles sont abominables. Celui-là dit: «Soyez patients, les Alaouites, nous venons pour vous égorger.» Plus dur, les cris des suppliciés, des Syriens accusés de ne pas suivre strictement la charia ou accusés de trahison en faveur du régime, de l’EI ou de l’ASL, qui sont cadenassés sur le même étage que lui et parfois succombent sous les coups.

Il y a aussi les appels du muezzin, les prières, les cris: Taqbir! Allah Akbar! L’islam est omniprésent du matin au soir. La religion fait aussi l’objet de conversations entre le captif et les combattants qu’il côtoie, «des Syriens à 80% et pour le reste presque tous des Arabes originaires du Golfe et du Maghreb». On le pousse à se convertir mais lui résiste, non pas parce qu’il méprise l’islam – ce serait même plutôt le contraire, dit-il en ponctuant ses paroles d’un Al-Hamdoullilah (littéralement en arabe, «louange à Dieu») –, mais par choix tactique.

«Selon le Coran, un musulman ne peut pas tuer un chrétien parce qu’il est chrétien. Mais si tu es musulman et que tu ne pratiques pas de la manière parfaite, tu peux être accusé d’apostasie. Ou mis à mort pour avoir feint la conversion.» Theo Padnos maintient assez de flou pour que ses tortionnaires continuent à imaginer qu’un jour et grâce à eux leur victime embrassera l’islam. «Je crois que certains m’aimaient bien. Le cheikh, surtout, qui voudrait que je devienne une sorte de porte-parole pour le groupe à l’étranger.»

Il s’arrête, tapote sur son téléphone et exhibe un message envoyé le même jour via Twitter: «Nous restons en contact presque quotidien. J’ai même l’adresse du sadique qui m’a le plus martyrisé. J’ai cherché à entrer en contact avec lui, mais il n’a pas répondu.»

A deux reprises, il croise d’autres otages occidentaux. Avec l’un d’eux, il fomente même un projet d’évasion: son compagnon d’infortune parvient le premier à se hisser à l’extérieur grâce à un étroit boyau percé dans la paroi et le laisse en rade. Le deuxième est encore retenu prisonnier. Il préfère en dire le moins possible, car l’enlèvement n’a pas été médiatisé. «Une semaine avant ma libération, un de mes gardes m’a montré en riant la décapitation de James Foley. Il l’a fait pour me convaincre que j’avais de la chance d’être aux mains d’Al-Nosra plutôt que dans celles de l’EI. Mais sa joie face à l’agonie d’un Américain m’a glacé le sang.»

Le 24 août, Theo Padnos est libéré. Il passe sa première nuit hors de Syrie dans un 5-étoiles de Tel-Aviv. La chambre est si grande qu’il se sent perdu. «Les agents de la CIA m’ont quitté en me donnant rendez-vous pour le lendemain. J’ai immédiatement vérifié si la porte était ou non verrouillée. Elle ne l’était pas alors je suis sorti marcher durant des heures. Je n’ai pas pu dormir pendant trois nuits. Depuis, je ne dors presque plus. J’ai trop dormi en prison.» A Tel-Aviv, il a aussi pris le temps d’envoyer un message au commandant Abu Maria al-Qahtani: «Cheikh, je ne vous ai pas trahi.»

Après être rentré aux Etats-Unis, notamment dans le Vermont où il a grandi, Theo Padnos vit depuis le mois de décembre dans la banlieue de Paris, chez son père. Il veut mettre un point final à un roman qu’il a commencé en prison sur les rapports entre les religions: «J’ai peur de me retrouver dans le même état d’esprit qu’avant ma captivité, de devenir paresseux.»

Pense-t-il souffrir du syndrome de Stockholm, l’attachement éprouvé par un otage envers son ravisseur? La question le fait sourire, ce n’est pas la première fois qu’il y répond. «Non. Les djihadistes m’ont réduit à néant, ou pire, à zéro, plus nul qu’un pou. Puis ils m’ont donné un peu d’eau, c’était suffisant pour que je sois reconnaissant. J’ai remercié le cheikh de m’avoir laissé en vie. Si c’est ça le syndrome de Stockholm, je l’ai encore.»

«J’avais eu vent de tractations autour de la rançon, qu’un pays du Golfe devait payer pour que je sois relâché»

Il se laisse envoûter par les «Nashid», chants guerriers et religieux, aux paroles abominables