Brexit

Theresa May sur la corde raide

Humiliée par les Européens cette semaine au sommet de Salzbourg, la première ministre britannique est plus que jamais coincée entre les irréductibles de son parti et l’intransigeance de l’Union européenne

Visage fermé, veste noire, deux drapeaux de l’Union Jack en arrière-fond, Theresa May a tenté vendredi, lors d’une courte déclaration depuis Downing Street, de faire oublier l’affront subi plus tôt à Salzbourg. «J’ai toujours traité l’Union européenne avec respect. Le Royaume-Uni s’attend à l’être de même.»

Les négociations dans une «impasse»

Plus de deux ans après le référendum sur le Brexit, la première ministre britannique, clairement blessée, est obligée de constater que les négociations sont dans une «impasse», en particulier sur la question de la démarcation entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Pour éviter d’installer une frontière terrestre nord-sud, dont personne ne veut, l’UE a suggéré d’installer les contrôles sur le commerce est-ouest, entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord: «C’est inacceptable. Nous n’accepterons jamais. Cela signifierait diviser notre pays en deux», a rejeté Theresa May.

Cette déclaration sans compromis n’était pas du tout prévue dans ses plans. Très affaiblie politiquement, la première ministre britannique entame une période politiquement explosive. Avant de mener ce qui doit être la dernière ligne droite des négociations du Brexit, elle doit s’exprimer dans neuf jours devant le congrès annuel du parti conservateur, qui est profondément divisé.

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Unité européenne

Theresa May rêvait donc de revenir du sommet «informel» de l’UE à
Salzbourg avec quelques encouragements des leaders européens. Pas un accord – on n’en est pas encore là – mais au moins des mots rassurants laissant entrevoir la possibilité d’une solution. Cela lui aurait permis de manœuvrer la séquence politique avant de se rendre au sommet européen du 18 octobre – suivi peut-être d’un sommet exceptionnel en novembre – pour trouver un compromis avec Bruxelles.

A la place, la première ministre britannique revient de la ville autrichienne «humiliée», pour reprendre le terme utilisé par l’ensemble des médias britanniques. Jeudi, Donald Tusk, le président du Conseil, a jugé que son plan pour le Brexit «ne marcherait pas, parce qu’il met à mal le marché unique européen». Emmanuel Macron, le président français, a traité les leaders du Brexit, qui avaient «promis monts et merveilles», de «menteurs». Des messages également très durs sont arrivés des dirigeants de Belgique, d’Allemagne ou de Suède… Une fois de plus, l’UE a prouvé son unité sur la question du Brexit.

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Une attaque bille en tête

Ce dérapage non contrôlé est un étonnant exemple de l’importance de la diplomatie. Selon une source bruxelloise, Theresa May s’est montrée particulièrement maladroite dans sa façon d’approcher les leaders européens lors du dîner de mercredi soir. Ceux-ci étaient réunis à Salzbourg pour parler d’immigration, dont ils avaient débattu âprement pendant plus de quatre heures.

Passé minuit, la première ministre a finalement eu la parole. Au lieu de faire profil bas, elle a attaqué bille en tête, avec un message clair: son plan – qui consiste à rester dans le marché unique pour les biens, mais pas les services ni la libre circulation des personnes – était à prendre ou à laisser. Pas question de faire la moindre concession. «Ça n’a pas été compris par les leaders européens, souligne la même source bruxelloise. Ce plan est considéré comme une bonne base de discussion, mais certainement pas comme l’accord final.»

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Le lendemain matin, la première ministre britannique a gardé son attitude cavalière lors d’une rencontre avec son homologue irlandais. Ce dernier attendait des précisions sur la façon dont le Royaume-Uni comptait éviter une frontière en Irlande. Réponse de Theresa May: les détails – pourtant essentiels – ne seront prêts qu’après le sommet européen du 18 octobre.

Theresa May défiée par ses propres députés

Dans ces circonstances, les chefs d’Etat et de gouvernement européens ont décidé de contre-attaquer, la France en tête. Et la première ministre britannique est revenue à Londres après avoir essuyé un cuisant affront.

Cela signifie-t-il qu’un accord est désormais moins probable? Pas nécessairement. Sur le fond, les leaders européens n’ont fait que répéter ce qu’ils disaient plus poliment pendant l’été. Le principal point de blocage était et reste la question de la frontière irlandaise.

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Politiquement, Theresa May se retrouve cependant dans une situation encore plus précaire qu’avant. Une cinquantaine de ses députés la défient désormais ouvertement, estimant qu’elle a déjà fait beaucoup trop de concessions à Bruxelles. Sans majorité absolue à la Chambre des communes, sa survie politique dépendant d’un accord avec une dizaine de députés d’un parti unioniste d’Irlande du Nord, la première ministre ne tient qu’à un fil.

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Ne pas aller trop loin

Ce qui pose un problème fondamental pour les leaders européens: même si un accord est trouvé sur le Brexit, rien ne dit que la Chambre des communes le ratifiera. En cas de rejet, tous les scénarios sont possibles, dont de nouvelles élections ou la tenue d’un deuxième référendum sur le Brexit. Si c’est le cas, les dirigeants européens pourront se demander s’ils ne sont pas allés trop loin lors du sommet de Salzbourg, poussant Theresa May au-delà de ses limites politiques.

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