Royaume-Uni

Theresa May en lutte pour sa survie politique

La première ministre a assuré qu’elle «allait y arriver» et qu’elle mettait «l’intérêt national» avant le reste. Mais des députés de son propre camp entendent bien lancer une motion de défiance contre elle

Les couteaux sont finalement sortis. Après des mois de murmures dans les couloirs du parlement de Westminster et de complots plus ou moins secrets, la rébellion contre Theresa May est désormais ouverte. Un large pan des députés conservateurs a décidé que l’accord sur le Brexit dévoilé mercredi soir par la première ministre britannique n’était tout simplement pas acceptable.

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Sept ministres, secrétaires d’Etat et sous-secrétaires d’Etat ont démissionné au cours de la journée de jeudi. De nombreux députés ont également officiellement demandé qu’une motion de défiance soit déposée contre Theresa May. Il en faut quarante-huit pour lancer formellement la procédure et tout indique qu’on s’en rapproche fortement.

Theresa May déterminée

Et pourtant, fidèle à elle-même, Theresa May a décidé de se battre. Après de houleux débats à la Chambre des communes, où elle a passé trois heures à expliquer sa position, la première ministre a tenu une conférence de presse à Downing Street dans la soirée. Son message était clair: «Je vais faire mon boulot.» En clair, elle entend se battre jusqu’au bout. «Est-ce que je vais y arriver? Oui», a-t-elle dit à plusieurs reprises. Elle affirme qu’elle met «l’intérêt national» avant le reste, et que son combat n’a rien à voir avec «un intérêt partisan ou personnel».

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L’argument de Theresa May est simple: l’accord qu’elle a ramené de Bruxelles est le seul possible. Elle assure comprendre les réserves de ses collègues et reconnaît avoir dû prendre de nombreuses «décisions difficiles». «Mais personne n’a apporté d’autre proposition qui respecte à la fois le résultat du référendum tout en évitant une frontière en Irlande du Nord.»

On a besoin d’un leader qui dise à l’Union européenne qu’il n’est pas possible de diviser le Royaume-Un

Jacob Rees-Mogg, député conservateur

Son principal compromis consiste à rester dans l’union douanière européenne et à accepter que le Royaume-Uni continue à respecter l’essentiel des régulations de l’UE. De quoi provoquer la furie des partisans du Brexit le plus dur, au premier rang desquels se trouve Jacob Rees-Mogg. Le député conservateur, qui préfère une sortie de l’UE sans accord plutôt que l’approche de Theresa May, fait partie de ceux qui ont envoyé une lettre demandant le vote de défiance.

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«[L’accord] ne constitue pas le Brexit, s’agace-t-il. On a besoin d’un leader qui dise à l’Union européenne qu’il n’est pas possible de diviser le Royaume-Uni, qu’il n’est pas possible de rester perpétuellement dans l’union douanière, qu’il n’est pas possible de payer 39 milliards de livres en échange de quelques vagues promesses… Nos négociations ont abandonné sur tous ces points clés.»
La journée avait commencé par la démission choc de Dominic Raab, le ministre du Brexit. Etrangement, l’homme qui était chargé de négocier avec Bruxelles affirme que l’accord signé a des «défauts majeurs». Ce qui peut signifier qu’il a été écarté des négociations finales ces dernières semaines, reprises en main directement par Olly Robbins, le haut fonctionnaire qui conseille Theresa May sur le Brexit.

Lourde chute de la livre sterling

En annonçant son départ, Dominic Raab a provoqué une succession de démissions. Alors que Theresa May se défendait à la Chambre des communes, les démissions sont tombées les unes après les autres. Sur les marchés financiers, la livre sterling chutait assez lourdement, d’environ 2%, même s’il n’y a pas de panique financière à ce stade.

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Comme si de rien n’était, Donald Tusk, le président du Conseil européen, a annoncé qu’un sommet européen exceptionnel serait organisé le 25 novembre pour signer l’accord sur le Brexit. Theresa May assure qu’elle y sera.

Est-ce réaliste? Sa principale inquiétude à très court terme est la motion de défiance. Si la procédure est officiellement lancée, les 315 députés conservateurs vont voter à la majorité simple. Nombreux sont ceux qui ne souhaitent pas de chaos politique, dans une période aussi difficile, alors que le Brexit doit entrer en vigueur dans quatre mois.

Le calcul [de Theresa May] est que les députés vont se dire qu’aussi problématique que soit l’accord, celui-ci est mieux que les alternatives

Simon Usherwood, politologue à l’Université du Surrey

Mais même si Theresa May survit à ce vote – qui se déroulerait au début de la semaine prochaine – il lui reste alors le plus dur: obtenir le soutien de la Chambre des communes pour ratifier l’accord sur le Brexit. Or, la première ministre n’a déjà pas de majorité absolue (qui est de 325 députés). Sur ses 315 députés, impossible d’imaginer que les rebelles actuels décident de la soutenir. Impossible aussi d’imaginer que le Parti travailliste vienne à son secours. Jeremy Corbyn, son leader, a clairement annoncé son opposition ce jeudi.

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«Néanmoins, ne pas aimer le texte est différent d’avoir une alternative, relativise Simon Usherwood, politologue à l’Université du Surrey. Le calcul [de Theresa May] est que les députés vont se dire qu’aussi problématique que soit l’accord, celui-ci est mieux que les alternatives.» Les alternatives, a rappelé la première ministre, sont soit un Brexit sans aucun accord, ce qui aurait des conséquences économiques très graves, soit l’organisation d’un deuxième référendum, qui pourrait annuler le Brexit. Ce calcul ressemble cependant de plus en plus à un coup de poker. Après une rébellion aussi ouverte, difficile d’imaginer un soudain changement d’opinion des députés brexiters.


L’ERG, les ultras du Brexit

L’attaque contre Theresa May vient d’un groupe de députés conservateurs baptisé l’European Research Group (ERG). Cette force ne fait pas de recherche et n’est pas européenne, mais elle rassemble les élus tories qui soutiennent depuis le début le Brexit le plus extrême. Tous affirment qu’ils n’ont pas peur d’une sortie de l’Union européenne sans accord, qui ferait du Royaume-Uni un simple pays membre de l’Organisation mondiale du commerce, sans autres liens avec l’UE. Ils font partie d’une école de pensée économiquement libérale et souhaitent supprimer unilatéralement tous les droits de douane que le Royaume-Uni impose au reste du monde. Et tant pis si cela signifie réduire les normes environnementales ou sociales.

«L’Europe est le passé»

Leur président est Jacob Rees-Mogg, un député qui s’est forgé une réputation pour ses tailleurs croisés, son accent huppé et ses six enfants, dont le dernier s’appelle Sixtus. Leur nanny est la même que celle qui a élevé le petit Jacob, qui se vante aujourd’hui de n’avoir jamais changé de couche de sa vie, défend la peine de mort et s’oppose à l’avortement. «L’Europe est le passé», tançait-il d’un ton assuré au printemps quand Le Temps l’a rencontré.

Le nombre exact de membres de l’ERG est un mystère. Jacob Rees-Mogg laisse dire qu’ils seraient une cinquantaine mais personne n’en est certain. Et les liens qui les relient sont essentiellement informels. Reste que leur influence au sein du Parti conservateur est importante, particulièrement depuis que Theresa May a perdu sa majorité absolue au parlement après les élections de juin 2017.

(AFP)

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