Royaume-Uni

Theresa May paie le prix de la solitude

En annonçant sa démission, la première ministre britannique a tiré la leçon de son incapacité à résoudre le casse-tête du Brexit. Cassante et timide, inflexible et isolée, elle a tenté trop tardivement de trouver un compromis. Pour son successeur, le problème reste entier

Un pays profondément divisé entre pro et anti-Brexit. Un paysage politique au bord de l’implosion. Des tensions indépendantistes grandissantes en Ecosse et en Irlande du Nord. Et le Brexit qui n’est toujours pas passé. Le bilan de Theresa May est catastrophique. En annonçant vendredi sa démission, qui sera effective le 7 juin, la première ministre britannique laisse le Royaume-Uni au cœur de sa plus sérieuse crise politique depuis des décennies, en proie à un profond malaise identitaire.

Il était pourtant difficile de ne pas sentir un pincement au cœur en voyant Theresa May au bord des larmes, la bouche déformée dans un rictus en annonçant sa démission sur le perron de Downing Street. Personne n’a le moindre doute que la fille de pasteur, appliquée et consciencieuse, est sincère quand elle affirme qu’elle «a fait de [son] mieux». Et encore moins quand elle affirme, la voix nouée, que ce poste a été «l’honneur de [sa] vie»: «J’ai une immense gratitude d’avoir eu la chance de servir le pays que j’aime.» A 62 ans, elle qui appartient à la vieille école anglaise de ne jamais montrer ses émotions a laissé entrevoir une craquelure dans la façade.

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Etonnante trajectoire qui se termine en tragédie que celui de cette jeune fille bien rangée. Quand une journaliste lui avait demandé quelle était la plus grosse bêtise qu’elle ait faite pendant son enfance, Theresa May avait fini par balbutier qu’elle avait «couru à travers les champs de blé, ce que les fermiers n’appréciaient pas». Cette jeunesse sage dans la campagne d’Oxford a été suivie d’une carrière sans éclat à la Banque d’Angleterre puis à l’Association des services de paiement. Sa carrière politique a continué dans la même ligne droite consciencieuse: conseillère municipale à 30 ans, députée à 40 ans. En 2010, ayant grimpé les échelons internes du parti, la voilà catapultée ministre de l’Intérieur, où elle gagne une image solide, compétente, mais extrêmement dure contre l’immigration et le crime.

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«Incapacité à se faire des amis»

Propulsée à Downing Street à la surprise générale en juillet 2016, elle était alors candidate du plus petit dénominateur commun d’un Parti conservateur traumatisé par le référendum du Brexit. Comment, trois ans plus tard, cette femme de dossiers, travailleuse, dure en affaires, se retrouve-t-elle ainsi au sol, humiliée, laissant un paysage politique en ruine? Son isolement a causé sa perte, estime Simon Jenkins, éditorialiste au Guardian. «Son incapacité à se faire des amis l’a privée du support naturel dont elle avait besoin dans son entreprise tortueuse. Alors même qu’elle cherchait des compromis, elle donnait l’impression d’être raide et intransigeante. Son seul club était son mari, Philip.»

Theresa May n’a jamais eu d’amis proches au sein du parti. Très timide, elle est très mal à l’aise pour tenir des conversations informelles dans les salons mondains.

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Certes, les rares conseillers qui ont brisé la glace appréciaient de travailler avec elle. «Elle était claire et respectueuse, bien plus que de nombreux autres ministres», témoigne au Temps l’un d’entre eux. Mais son absence de fan-club a causé sa perte: quand il ne lui manquait plus que trente voix lors du troisième vote sur son accord du Brexit fin mars, personne n’était prêt à lui venir en aide.

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Un gouvernement de zombies

L’explication psychologique est cependant un peu courte. Theresa May la prudente a fait un pari fou dans sa vie, qu’elle regrettera à jamais: dissoudre la Chambre des communes au printemps 2017, attirée par les sondages qui lui annonçaient une super-majorité. Sa campagne catastrophique, quand elle s’est révélée incapable de la moindre improvisation, l’a menée dans le mur. Elle a perdu sa majorité absolue, survivant grâce à dix députés unionistes nord-irlandais extrémistes.

«Theresa May est morte-vivante», attaquait dès le lendemain du scrutin George Osborne, ancien ministre conservateur des Finances et son ennemi juré. Les deux ans qui ont suivi ont effectivement ressemblé à celui d’un gouvernement de zombies, s’écharpant inlassablement. Pas moins de 35 ministres ont démissionné, un record pour un premier ministre britannique sur une période si courte.

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Insensible à ces turpitudes, Theresa May a pourtant continué ses négociations avec l’Union Européenne. Son accord, arraché en octobre 2018 après quelques difficiles bras de fer à Bruxelles, n’était pas si mauvais. Il permettait au Royaume-Uni de contrôler son immigration tout en limitant les dommages économiques. Mais c’était trop tard.

L’alignement économique du Royaume-Uni prévu par l’accord a été dénoncé par les brexiters comme faisant du pays une «colonie» de l’UE. «Une trahison», ont-ils tonné. «Je préfère sauter d’un avion que soutenir cet accord», a osé Steve Baker, l’un des rebelles conservateurs. «S’il passe, nos ancêtres se seraient battus pendant la Seconde Guerre mondiale pour rien», ajoute sans ironie Ann Widdecombe, ancienne ministre conservatrice qui a rejoint le nouveau parti de Nigel Farage.

L’inflexibilité des brexiters

La rage et l’intensité du débat ont été sidérantes. «Le parti est sous la coupe d’une fraction d’europhobes fanatiques», constate Geoffrey Wheatcroft, auteur d’un livre sur la mort des tories. Ces députés ne sont pas nombreux: une vingtaine de jusqu’au-boutistes, une centaine en comptant les sympathisants (sur un total de 313). Mais sans majorité, Theresa May dépend entièrement d’eux.

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Pendant la première période de son mandat, elle a essayé de leur donner des gages. En vain. Progressivement, discours après discours, elle a indiqué la nécessité de faire des compromis. Les brexiters ont systématiquement refusé, se drapant dans la pureté de leur idéal. Quand le premier vote sur l’accord de Theresa May a échoué en janvier, les jeux étaient faits. Le reste a été une lente agonie, la première ministre se battant comme un beau diable contre une équation parlementaire impossible à résoudre.

Cassante, hautaine, distante, Theresa May aurait pu mieux faire. Mais le problème de fond était ailleurs. «Enlever Theresa May résout un problème mais pas celui qui était important», conclut Robert Shrimsley, éditorialiste au Financial Times.

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