Royaume-Uni

Theresa May, un ovni à Downing Street

La nouvelle première ministre britannique s’avère très différente de ses prédécesseurs. Après avoir gravi lentement les échelons, elle n’a que peu de considération pour l’establishment

Discrète, disciplinée, loyale: à Westminster comme dans son propre parti, Theresa May fait figure d’ovni. La nouvelle première ministre a très peu de choses en commun avec son prédécesseur et ses anciens collègues du gouvernement Cameron. Cette fille de pasteur, née dans le Sussex et élevée près d’Oxford, collectionne les chaussures de luxe mais déteste les bavardages. Elle ne cherche à plaire sous aucun prétexte. Elle est même complètement insensible à la flatterie. Récemment conviée à dîner par le couple Blair, elle a décliné l’invitation. A un ami qui lui demandait pourquoi, l’ex-ministre de l’Intérieur aurait répliqué: «Je n’ai jamais aimé Tony. Je n’ai jamais aimé Cherie. Je n’éprouve aucune curiosité à les rencontrer chez eux.»

Theresa May, 59 ans, n’a pas besoin d’être aimée. Faire cavalier seul ne pose aucun problème à cette fille unique, licenciée en géographie, au sens moral très développé. Au sein du parti conservateur, elle n’appartient à aucun courant, ni réseau. Ses états de service, en revanche, sont impeccables. La future locataire de Downing Street fait même partie d’un club très restreint: elle est l’une des rares premiers ministres britanniques de l’histoire récente du pays à avoir commencé sa carrière politicienne comme conseillère municipale.

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Alors que Cameron, Brown, Blair et Thatcher sont passés directement du statut de militant à celui de député, cette petite-fille de sergent-major a gravi les échelons avec humilité. Elue conseillère municipale du sud de la capitale en 1987, cette diplômée d’Oxford entre à la Chambre des communes dix ans plus tard. Theresa May quitte alors la finance et devient députée à plein temps de Maidenhead, une circonscription de la grande banlieue de l’ouest de Londres. En 2002, face au succès de Tony Blair aux affaires depuis 1997, les tories sont dans la tourmente. Dans ce contexte difficile, May se voit confier le poste de secrétaire générale du parti conservateur.

Theresa May ne perd pas de temps. «Vous savez comment les gens nous appellent? Le parti des méchants», prévient-elle lors du congrès annuel de 2002. L’avertissement n’est pas du goût de tout le monde. Il n’empêche: sous son impulsion, et celle de David Cameron, le parti se modernise, l’ascension des femmes et des personnes issues des minorités visibles dans les rangs du parti est encouragée. En 2010, après treize années passées dans l’opposition, les enfants de Thatcher ne font plus peur aux Britanniques. En mai, lors des élections législatives, les électeurs ne leur donnent pas la majorité mais ils les jugent de nouveau fréquentables.

Une détermination victorieuse au Ministère de l’intérieur

Lorsque Cameron est nommé à Downing Street, May se voit confier d’emblée le Ministère de l’intérieur. La nouvelle ministre n’impressionne guère les journalistes. Mariée sans enfants, elle ne se prête pas au jeu des interviews confessions sur sa vie privée. Mais elle se met au travail et se fait rapidement remarquer. En mai 2012, May refuse d’extrader le pirate informatique Gary McKinnon vers les Etats-Unis. En juillet 2013, elle surprend de nouveau par sa ténacité: elle obtient la déportation d’Abu Qatada, l’un des bras droits de Ben Laden, vers la Jordanie. C’est une victoire significative pour la ministre: elle a réussi là où ses quatre prédécesseurs travaillistes ont échoué.

En six ans à la tête du Ministère de l’intérieur, la nouvelle cheffe de file des conservateurs n’a pas volé de succès en succès. En 2013, sa grande opération d’intimidation destinée à inciter les immigrés clandestins à faire appel aux services de l’Etat britannique pour rentrer chez eux se solde par un échec. Les camions du Home office, qui font le tour de Londres, lui valent beaucoup de critiques et les contrôles d’identité aux arrêts de métro londoniens heurtent profondément certains Britanniques.

Nous devons faire en sorte que les richesses du pays soient partagées par tout le monde

«C’est une femme franchement pas commode», s’est plaint récemment Ken Clarke, un vétéran du parti conservateur. La politique a besoin de plus de «bloody difficult women», lui a rétorqué Theresa May. Avant d’ajouter: «La politique n’est pas un jeu. Les décisions que nous prenons affectent la vie des gens. Nous devons garder cela à l’esprit en permanence.»

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Au 10 Downing Street, May sera chargée de mettre en œuvre le Brexit. Mais son mandat ne se limitera pas à ça. «Nous devons faire en sorte que les richesses du pays soient partagées par tout le monde», a prévenu Theresa May lundi matin, dans un discours aux accents presque socialistes. La fille de pasteur vient peut-être de sonner la fin de la récréation pour les fils à papa de l’establishment et les grands patrons de la City aux salaires outrageusement élevés. Cela pourrait être l’autre conséquence du séisme du 24 juin.

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