Il faut, pour comprendre Thierry Breton, emprunter l’autoroute A10 de Paris à Bordeaux. Juste avant Poitiers, un dôme argenté et une série d’immeubles géométriques et biscornus en verre rappellent aux automobilistes qu’avant l’irruption d’internet, l’avenir ressemblait à cela: à cet alignement de constructions improbables supposées incarner le futur, sur fond d’aventure spatiale, d’images à 180 degrés et de télécommunications par satellite.

Le parc de loisirs du Futuroscope, fruit de la rencontre entre l’imagination de l’actuel commissaire européen et le labeur politique du défunt président giscardien du Sénat René Monory (mort en avril 2009), est à la muséographie ce que le Concorde est à l’aviation de ligne: une promesse que le progrès, plus rapide que prévu, a transformé en coûteux testament (presque) condamné à l’oubli…

Cette logique du progrès incarné de façon monumentale vaut aussi pour Bruxelles, où Thierry Breton est arrivé par effraction à la fin de 2019, sur les décombres de la nomination ratée de Sylvie Goulard. Dans la capitale belge, l’Atomium et ses boules de métal-miroirs suspendues dans le ciel incarnent cette foi un peu surannée dans la science chère au diplômé de Supélec, l’école supérieure d’électricité. A Poitiers, aux côtés de ce grand oublié de la politique française d’hier qu’est René Monory, le très parisien Thierry Breton découvre dans les années 1980 les coulisses de la politique à l’ancienne.

Le meilleur des réseaux

Garagiste, prototype de l’élu local bon vivant et du bourgeois de province énervé mais impressionné par les «grosses têtes» des grandes écoles, Monory est un libéral à la sauce républicaine: convaincu que le marché et l’entreprise, dans ce pays, ne triompheront jamais de l’Etat à l’époque dirigé par François Mitterrand. Thierry Breton, alors à l’aube de sa carrière, retiendra la leçon: contourner la puissance publique pour arriver à ses fins en se tissant le meilleur des réseaux, oui. Affronter l’Etat et se fâcher avec ses dirigeants, jamais.

Le résultat est un CV de général cinq étoiles des affaires made in France, mondialisé juste comme il faut grâce à sa bonne connaissance de l’anglais (il enseigna un temps au Lycée français de New York), son entregent auprès des grands patrons allemands («Je les connais tous. Ils savent, eux aussi, que l’Etat n’est pas l’ennemi, contrairement aux Américains», expliquait-il récemment à un groupe de journalistes européens) et sa solide maîtrise du langage universel des chiffres. «Oui, un patron étoilé qui, comme tous les grands chefs de cuisine, ne s’attend qu’à des compliments», ironisait, le 2 juin, un député de la majorité présidentielle au sortir de son audition par l’Assemblée nationale française.

De toute façon, tout le monde est condamné à s'endetter après le Covid-19. La dette, c'est le nouveau pétrole économique. Y compris pour l'Allemagne et les pays du Nord

Méthode rodée pour celui qui, avant d’arriver sous le drapeau bleu étoilé de l’UE, a vendu ses actions Atos pour plusieurs dizaines de millions d’euros: une connaissance impeccable des dossiers déclinée en une présentation d’environ une heure, presque ininterrompue. Puis des formules-chocs comme: «De toute façon, tout le monde est condamné à s’endetter après le Covid-19. La dette, c’est le nouveau pétrole économique. Y compris pour l’Allemagne et les pays du Nord.» «Thierry Breton est le patron parfait pour nous, les politiques français, nous confiait, lors de sa nomination, l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin, autre père du Futuroscope. Il parle toujours de profit, de réussite, de performance, mais jamais d’argent et de plans sociaux.»

Du côté du Berlaymont, le QG bruxellois de la Commission, l’homme avait a priori deux désavantages. Le premier? Etre une roue de secours, après le rejet par les députés européens de leur ancienne collègue Sylvie Goulard, archétype de la technocrate communautaire brillante, placée par Emmanuel Macron en attente comme gouverneure adjointe de la Banque de France, après un passage éclair au Ministère de la défense et une démission très politique, liée au destin de son patron d’alors, François Bayrou.

Deuxième obstacle: son âge. Difficile, à 65 ans, lorsqu’on est un pur produit de la génération hydrocarbures, téléphone filaire et minitel, d’incarner l’avenir écolo-numérique du continent. Erreur: Thierry Breton est un caméléon politique, sauce Jacques Chirac. Il préfère flatter que se cabrer. Il n’impressionne pas, mais verrouille ses soutiens, persuadé aujourd’hui que l’épidémie de Covid-19 sera un «grand» tournant économique.

Deux crises, plus… une?

L’économiste Philippe Chalmin, qui le connaît bien, présentait lundi son rapport «Cyclope» sur les matières premières: «Pour notre génération, il y aura eu deux crises: celle de 1929, qui tua avant nous les Années folles, et la crise pétrolière des années 1970, qui tua les trente glorieuses. La pandémie de Covid-19 peut être la troisième: celle qui a mis fin à notre mondialisation heureuse.»

A sa table de commissaire «névralgique», chargé de la défense du marché unique, de la stratégie industrielle et du numérique, Thierry Breton raisonne en termes de rupture positive: «L’Union européenne est face à une crise qui lui convient. Souveraineté industrielle, stocks stratégiques, relance par les commandes publiques et les garanties d’emprunt», répète-t-il pour justifier le plan de relance de plus de 1000 milliards d’euros concocté avec son alter ego, le commissaire italien à l’Economie, Paolo Gentiloni.

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Faire de l’avenir un champ d’explorations et de nouvelles conquêtes plutôt qu’un abîme de peurs sociales, malgré les faillites et les restructurations: Thierry Breton sait «vendre» les futurs défis européens. Façon Futuroscope.


Profil

1955 Naissance à Paris.

1997 Patron de Thomson, puis de France Télécom, en 2002.

2005 Ministre français de l’Economie et des Finances.

2009 PDG d’Atos.

2010 Entre dans le classement des 100 patrons les plus influents du monde établi par Harvard.

2019 Commissaire européen au Marché intérieur, à la Politique industrielle et au Numérique.


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