Alors que le procès de l'assassinat de Sankara est en cours, retour en trois articles sur le plus célèbre des révolutionnaires africains

A couteaux tirés avec la France, l’ancienne puissance coloniale, le président Thomas Sankara, parvenu au pouvoir en 1983 et dont les assassins sont enfin jugés aujourd’hui à Ouagadougou, appréciait la Suisse et sa coopération. Tout en critiquant la politique africaine menée par Berne. Alors en poste à Abidjan et couvrant le futur Burkina Faso, l’ambassadeur Jean Olivier Quinche a pu s’en rendre compte. Le 12 juin 1985, avant de partir vers une nouvelle affectation en Afrique du Sud, le diplomate rend une dernière visite au président de Haute-Volta – le pays sera rebaptisé Burkina Faso («pays des hommes intègres») quelques mois plus tard.

«Ce n’était plus le même homme»

«Le président me reçut aimablement. Ce n’était cependant plus le même homme que j’avais rencontré en octobre dernier quand il avait demandé à me voir après son coup d’Etat. En octobre, c’était un homme enjoué et charmeur, volubile et disert. J’avais maintenant devant moi un homme sombre et taciturne et qui, visiblement, ne voulait pas se laisser emporter par ses paroles», écrit Jean Olivier Quinche dans une lettre adressée à Berne et reproduite par les archives diplomatiques Dodis. Dans la nuit, sept personnes accusées de préparer un coup d’Etat avaient été exécutées. «Ils étaient encouragés par la presse internationale», lance Thomas Sankara. Voulant en savoir plus, le diplomate suisse n’obtient qu’une «réponse évasive» de son interlocuteur «visiblement mal à l’aise».

Lire aussi: «Jean Ziegler, l’ami suisse de Thomas Sankara»

En retour, le président Sankara reproche à la Suisse de maintenir des liens avec le régime de Pretoria. «Le régime de l’Afrique du Sud est un régime ignoble, argue le chef d’Etat. Je ne veux pas intervenir dans les affaires intérieures de la Suisse, mais nous demandons à tous les gouvernements amis qu’ils prennent des mesures et fassent tout ce qu’il est en leur pouvoir pour faire changer ce régime d’apartheid». L’ambassadeur helvétique rétorque que la Suisse entretient des «relations avec tous les pays, même si leurs régimes politiques ne correspondent pas à nos propres idéaux». Grâce à sa neutralité, la Suisse a continué de faire des affaires avec Pretoria, ne s’associant pas aux sanctions internationales contre le régime de l’apartheid.

Pays prioritaire

Malgré cette passe d’armes, les relations entre les deux pays sont bonnes. La coopération suisse est présente sur place depuis les années 1970 et le Burkina Faso fait toujours partie des pays prioritaires pour l’aide au développement helvétique. L’arrivée au pouvoir de Thomas Sankara suscite l’intérêt de volontaires suisses. Le Genevois Christophe Cupelin est l’un de ceux-là. Avec l’ONG Nouvelle Planète, il se rend au Burkina Faso, où il travaille sur des chantiers lancés par le révolutionnaire burkinabé et mobilisant la population. «C’est à ce moment que j’ai sorti ma caméra», témoigne le futur cinéaste, qui réalisera des années plus tard un film sur le président assassiné intitulé Capitaine Thomas Sankara.

Lire également: «Thomas Sankara, une icône bien vivante»

Fondateur de Nouvelle Planète, Willy Randin se souvient aussi de cette époque et du chaos qui avait suivi la prise de pouvoir de l’officier burkinabé. «Des gamins en armes tenaient des barrages et contrôlaient tous les véhicules. Le pays était fermé et les denrées alimentaires pourrissaient aux frontières.» Willy Randin parle de Thomas Sankara comme de quelqu’un qui n’aimait pas qu’on lui fasse de l’ombre. «Mais il a aussi responsabilisé la population et fait avancer les choses dans le bon sens.»