Alors que le procès de l'assassinat de Sankara est en cours, retour en trois articles sur le plus célèbre des révolutionnaires africains

Le 23 août 2013, à Ouagadougou. Le Balai citoyen, mouvement sankariste issu de la société civile, émerge. Son objectif: empêcher la modification d’un article constitutionnel qui aurait permis à Blaise Compaoré, dirigeant en place et commanditaire présumé de l’assassinat de Sankara, de poser une nouvelle fois sa candidature à la présidence du Burkina Faso après vingt-sept ans au pouvoir. Le 30 octobre 2014, un soulèvement populaire met fin au règne de Compaoré. Le Balai citoyen regroupe plusieurs associations de jeunes militants et d’artistes engagés, conteurs et surtout musiciens (dont Sams’K Le Jah, Smokey). Grâce à son action, la mémoire et la pensée du révolutionnaire Sankara refont surface après la période dite de «rectification».

En octobre 2021 s’est ouvert le procès de son assassinat à Ouagadougou. Nul ne sait quand il sera terminé, ni si les coupables seront condamnés. Symboliquement, toutefois, ce procès est crucial. «Les témoignages et révélations permettent aux Burkinabés de se réapproprier officiellement la pensée de Sankara. Quand j’étais adolescent dans les années 1990, on ne pouvait tout simplement pas parler de Sankara en public», explique le sociologue burkinabé Antoine Sangué, agent humanitaire sur le terrain.

Un point de vue que confirme JP Manova, rappeur français d’origine guadeloupéenne, auteur du morceau-poème Sankara (2015). «Quand j’étais plus jeune, on nous présentait Sankara comme un dictateur.» Puis il ajoute: «Dans ce morceau, j’ai voulu dire que le problème de l’Afrique n’est pas une fatalité. Il y a des personnes capables d’initier le changement, mais quand elles se manifestent, elles se font tuer. Je me sers du personnage de Sankara pour faire passer ce message. Pendant deux-trois ans, beaucoup de gens m’ont écrit pour me remercier d’avoir fait découvrir ce personnage. C’est important.»

Penser différemment

Une dimension sociétale que souligne également Sébastien Lagrave, intellectuel, philosophe et directeur du festival Africolor. Dans le cadre de l’édition 2015 de ce rendez-vous africain hivernal à Paris, il a proposé la création Sankara arrive, qui chante et conte l’histoire de Thomas Sankara. Aujourd’hui, le festival continue de présenter des spectacles racontant les indépendances africaines. Rencontré au Nouveau Théâtre à Montreuil, Sébastien Lagrave s’en explique: «On est à une croisée des chemins des générations. Les jeunes Afro-Européens nés ici ne connaissent plus l’histoire de leurs grands-parents africains. Et ce n’est pas dans le quart d’heure consacré aux indépendances africaines au programme du cours d’histoire au lycée qu’ils vont s’y retrouver. Je me souviens d’une lycéenne qui m’avait dit à la sortie d’une représentation scolaire: «Aujourd’hui, je sais que je ne suis pas folle, que ce que ma grand-mère me racontait ne relève pas de la fiction.» Quand les choses ne sont pas dites, la colère se transmet de génération en génération. Il est important de casser ce processus.»

La sérigraphe et graffeuse genevoise Nadia Hedjazi découvre le Burkina Faso et Sankara en 2006. Depuis, elle ne cesse de le dessiner sur des murs comme sur des t-shirts. «Je dessine aussi d’autres leaders panafricains car c’est pour moi une manière de les faire vivre encore, mais Sankara se démarque parce qu’il touchait à tous les domaines, aux valeurs de base, existentielles. Il a aidé à conscientiser la jeunesse, à penser différemment», explique-t-elle à la veille de s’envoler pour le Sénégal pour participer au festival de graffitis Last Wall Tour.

Le combat de David contre Goliath

Logiquement, le leader qui voulait créer une société nouvelle construite par et pour le peuple a d’abord été chanté et porté par les cultures urbaines populaires. Mais les autres arts ne sont pas en reste. Faire la liste des pièces de théâtre, films ou ouvrages consacrés à Sankara relève de la gageure. Un seul domaine, pourtant en pleine expansion internationale, reste majoritairement silencieux sur la question: celui de l’art contemporain africain. Un artiste pluridisciplinaire, Pierre-Christophe Gam, lui a pourtant dédié récemment une série un peu mystique dans laquelle il met en scène des messages du leader.

Simon Njami est un écrivain camerounais ainsi qu'un curateur d’art africain contemporain. Né à Lausanne, il fut, entre autres, un des deux commissaires d’exposition du premier pavillon d’art africain à la Biennale de Venise en 2007 et le concepteur de l’exposition itinérante Africa Remix, présentée dans plusieurs capitales du monde. «Aujourd’hui, Sankara incarne le combat de David contre Goliath. C’est cette notion de dire non, la notion de résistance, qui passe. Sankara est un mythe africain, mais qui fonctionne parfaitement dans notre monde globalisé», explique-t-il au bout du fil.

Qualifiant l’influence de Sankara dans le monde des arts plastiques comme quelque chose de «sourd et profond», il considère que celle-ci est perceptible chez les jeunes créateurs, curateurs et penseurs africains. «Dans leur approche, il y a toujours cette idée d’émancipation du continent qui est derrière. C’est plus une philosophie, une attitude qu’autre chose. Et c’est en cela que les mythes sont importants.» Nul doute que Sankara, pour qui la culture était un outil de libération, aurait apprécié.

A lire aussi, dans les archives du «Temps», l’article consacré à l’exposition «Africa Remix»: L’art passé au concasseur