Le 15 octobre 1987, un commando fait irruption à la présidence du Burkina Faso. Les assaillants abattent le président Thomas Sankara, 37 ans, et 12 de ses collaborateurs. Près de trente-quatre ans après les faits, le procès de l’assassinat de celui qui est devenu une icône dans toute l’Afrique de l’Ouest et au-delà s’est ouvert lundi à Ouagadougou. Mais les débats ont aussitôt été suspendus jusqu'au 25 octobre, le temps que les avocats de la défense puissent davantage consulter le dossier d'accusation. Douze prévenus seront à la barre. Mais le principal suspect, l’ancien président Blaise Compaoré qui avait succédé à Thomas Sankara après le coup d’Etat de 1987, ne sera pas là. Il s’est réfugié en Côte d’Ivoire après avoir été lui-même chassé du pouvoir par la rue en 2014.

Malgré la brièveté de sa présidence – quatre ans – Thomas Sankara a laissé une marque indélébile sur son pays, à commencer par son nom. Sous son impulsion, l’ancienne Haute Volta héritée de l’époque coloniale a été rebaptisée Burkina Faso, qui signifie le pays des hommes intègres. Eliminé prématurément, le jeune président a peu eu le temps de décevoir. Ou les Burkinabés l’ont oublié, à mesure que grandissait le mythe Sankara.

Les ingrédients du succès posthume du «Che Guevara africain»? Le charisme du président, son franc-parler ou ses formules chocs, lui qui aspirait à donner de «l’eau potable au peuple», plutôt que «du champagne à quelques-uns».

Jeunesse et frugalité

Thomas Sankara a aussi imposé la frugalité au sommet de l’Etat. Il vit modestement et se rend aux réunions du gouvernement en voiture d’occasion. Voilà qui tranche avec le train de vie actuel de nombreux présidents sur le continent, dont certains cachent des fortunes à l’étranger, comme le montrent les dernières révélations des Pandora Papers. Et de quoi entretenir la nostalgie des Africains. Thomas Sankara restera aussi éternellement jeune, alors que les présidents africains vieillissants s’accrochent au pouvoir. Nombre d’entre eux sont d’ailleurs de la même génération que l’éphémère président burkinabé.

A une époque où c’était peu commun, Thomas Sankara prône aussi la libération des femmes. Il dénonce l’apartheid, prend la défense des Palestiniens et appelle les autres chefs d’Etat africains à cesser de payer la dette de leur pays. Une posture qui n’irrite pas seulement les bailleurs de fonds occidentaux mais les présidents du continent qui bénéficient du système de prêts. «On a fait de Thomas Sankara un emblème du panafricanisme mais il était en réalité très isolé», tempère l’historienne Karine Ramondy, autrice de Leaders assassinés en Afrique centrale (L’Harmattan, 2020), une recherche sur des cas moins connus que Thomas Sankara.

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«Le révolutionnaire burkinabé a plus d’influence aujourd’hui que de son vivant», estime le réalisateur genevois Christophe Cupelin, auteur en 2012 de Capitaine Thomas Sankara, un documentaire basé sur des images d’archives. Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. «Après le coup d’Etat, une chape de plomb est tombée sur le Burkina Faso. On ne pouvait évoquer l’ancien président qu’à demi-mot. Mais sa mémoire a perduré, on pouvait voir son portrait sur de petits autocollants collés sur les motos», raconte le réalisateur, qui a multiplié les séjours sur place à cette période. «En 2007, pour les vingt ans de l’assassinat de Thomas Sankara, je pensais que j’étais l’un des rares étrangers à m’intéresser à cette histoire. J’ai été très étonné d’apprendre qu’il y avait une campagne internationale pour faire toute la lumière sur ce crime.»

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La fuite de Blaise Compaoré achève d’ouvrir le couvercle. En 2015, la plainte de la famille Sankara est relancée et un juge d’instruction désigné. L’année suivante, un mandat d’arrêt est lancé contre Blaise Compaoré. La Côte d’Ivoire n’y a jamais répondu, le président déchu ayant acquis la nationalité de son pays d’accueil.

Le procès, qui s’est ouvert à Ouagadougou, permettra peut-être d’en savoir plus sur les complicités internationales des putschistes. La France a récemment transmis des archives à la justice burkinabée. Karine Ramondy pense que la complicité de Paris n’était pas isolée. «Il n’y a pas qu’en France qu’on peut trouver des archives montrant une inimitié contre Thomas Sankara. Il y en a aussi aux Etats-Unis et sûrement dans de nombreux pays africains», dit-elle. Christophe Cupelin espère quant à lui que ce procès très attendu ne débouchera pas sur un acquittement général, faute de preuves et de témoins après tant d’années.