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Thomas Thévenoud.
© Frederic Stucin

France

Thomas Thévenoud, mauvais payeur

Ejecté avec fracas du gouvernement français en septembre 2014 pour ne pas avoir payé ses impôts, le député PS de Saône-et-Loire croit encore possible une rédemption en politique. Tout en reconnaissant, dans cette ville de Macon qui l’a vu grandir et se faire élire, que le système, bâti sur des élus déconnectés des réalités, est littéralement à bout de souffle

Ce jour-là, «Le Cadran Lunaire» a perdu un acheteur. Pas question, pour cet enseignant du lycée Lamartine de Mâcon, d’accepter que sa librairie favorite organise une soirée avec «ce type qui passe son temps à se foutre du monde et à discréditer la politique». Ambiance. En vitrine, la couverture noire d’Une Phobie Française (Ed. Grasset) ressemble soudain à un linceul, comme ces couvertures de polar où jalousie et ambition riment avec perdition. «Indigne, nul, inacceptable, insensé! Une insulte à ceux qui, comme nous, paient leurs impôts», martèle l’enseignant au milieu de ces rayonnages, tant bien que mal rescapés de l’hémorragie des commerces qui frappe le centre-ville.

En face de lui, serein, le regard du libraire s’envole au-dessus des marches, de l’autre côté de la rue. Il n’ouvre pas la bouche, mais l’on entend la phrase: «Allez donc le lui dire. Thomas Thévenoud vous écoutera. La porte de sa permanence de député est ouverte. De toute façon, il a entendu bien pire. Et ce n’est pas près de s’arrêter…»

Lire aussi: «Nuit Debout» ou l’envers de la République avant 2017

On pousse la porte, justement. Un local sur la rue, d’où le député de la 1re circonscription de Saône-et-Loire, à une heure de la frontière suisse, voit passer les volontaires de l’association artistique voisine. Thomas Thévenoud aura 42 ans le 5 mai et son horizon politique, professionnel et familial, ressemble à un tas de ruines qu’il rêve encore de restaurer, seul avec sa truelle et bien peu de ciment. Voici quelques jours, le mauvais payeur le plus célèbre de la République – 41 475 euros d’arriérés fiscaux impayés le jour de son entrée au gouvernement, plus des kilos d’autres factures jamais ouvertes – était malmené sur le plateau d’«On n’est pas couché».

Une exécution télévisée ordinaire et méritée: «Il joue un peu à l’accusé professionnel, celui que finira par être aimé à force d’être pilonné, explique un journaliste qui l’a beaucoup côtoyé. C’est choquant, mais il y a un mélange de sincérité et de fierté dans cet espoir de rédemption. Il ne veut pas se faire pardonner. Il veut montrer aux siens et à ses électeurs qu’il vaut mieux que sa caricature.» L’ancien ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, fraudeur patenté, a déserté. Lui croit pouvoir tenir, en rappelant avec ironie que l’imposition à la source, version helvétique, lui aurait évité bien des ennuis…

Ce vendredi, celui qui tire encore derrière lui la valise Longchamp remise à chaque élu par l’Assemblée nationale, est monté comme chaque semaine en 1re classe (abonnement parlementaire) dans le TGV Paris-Mâcon de 9h49. Au programme: rencontre avec des administrés, débat au «Cadran Lunaire» puis concert dans une commune du Clunisois, sa terre d’élection depuis juin 2012. Idem samedi, avant de remonter sur Paris pour retrouver, dans leur appartement familial de la très élitiste rue Saint-Jacques, proche du Panthéon – Jacques Delors vit à côté, tout comme l’écrivain Philippe Sollers auquel Thévenoud voue une profonde admiration – sa femme Sandra et leurs deux filles.

Pour poursuivre le dialogue de sourds qu’a engendré son limogeage express du gouvernement, et sa décision de rester député (bien qu’exclu du PS). Vie conjugale, relations amicales, projet de carrière… tout s’est retrouvé vitrifié. «Je suis le type brillant, séduisant inconséquent et cynique qui a explosé en vol, explique-t-il, après avoir traversé avec nous à pied le centre-ville. Aujourd’hui, tout va plutôt bien. Hier, j’étais au bord des larmes. Vous croyez qu’on peut réparer ça?»

On a eu envie de lui répondre sèchement «non», lorsque l’ex-directeur de la Chambre de commerce de Mâcon est venu l’étreindre sur la place aux Herbes, et lui parler, voix basse et rires en cape, des casseroles de ses futurs rivaux aux législatives de 2017. On voulait lui dire que le verbe «réparer», dans ce contexte, n’a d’ailleurs guère de sens. On répare une faute, pas une vie. Or Thomas Thévenoud, qui jure qu’il se représentera, a fait de la politique «à la française» sa vie.

Carrière météore d’un provincial diplômé de Sciences-Po, prompt à servir, disséquer, raisonner, en faisant au passage «le ménage» pour son parrain des années 2000: le si princier Laurent Fabius, aujourd’hui président-patriarche du Conseil constitutionnel. En bandoulière? Une enfance mâconnaise, le fantôme de François Mitterrand sur la roche de Solutré, une fine connaissance des dossiers. En coulisses? Séduction, violence, arrogance, drapé dans cette bonne conscience de gauche fatale à l’actuel président de la République: «Vous êtes Suisse, alors parlons argent, rigole notre hôte, dont la parole a été libérée par sa chute. Les hausses d’impôts du début de mandat de François Hollande étaient un vrai hold-up. On a fait les poches des Français. Je ne vois pas comment notre gauche sociale-démocrate peut s’en remettre. Mais en même temps, la gauche existe encore…»

Thomas Thévenoud est lucide, comme le sont les vrais spadassins de la vie publique. Ceux qui, jusqu’à leur «explosion en vol», restent capables de vous tuer politiquement en dissertant littérature, compétitivité ou élargissement de la RCEA, la route Centre-Europe Atlantique sur laquelle un minibus venu de Lausanne s’est fracassé le 25 mars. Il raconte dans son livre le plaisir qu’il éprouve, lui le «bad boy», à se faire draguer dans le TGV par des voyageuses en mal d’émotions fortes. Rédemption? «Ne le croyez pas s’il vous joue sa partition de bon élève qui s’est brûlé les ailes, tranche méchamment un de ses anciens profs de droit à Science-Po. Il croyait jouir, comme tant d’autres, d’une forme d’impunité électorale.»

L’intéressé corrige. Fâché. A l’évidence ému. Il n’a pas accepté la visite du Temps à Mâcon pour jouer la comédie. Il souhaite s’expliquer. Il se sait paria électoral, crucifié par son parti. Elodie, sa collaboratrice confirme. Dur. Ras le bol des agressions verbales. L’élu parle avec sincérité de sa psychanalyse. De l’ahurissant imbroglio fiscal français qui vit les collecteurs d’impôts, en ces journées folles de septembre 2014, refuser son chèque de régularisation et lui répondre, dans la panique de sa nomination ministérielle, «qu’il n’avait pas encore épuisé tous les délais de paiement».

Car tous savaient, à commencer par l’administration des finances. «Même ici, à Mâcon, ses factures impayées alimentaient la rumeur publique», s’énerve une vendeuse de vêtements. Victime du système? «Non, je ne dirai jamais ça. J’ai été un contribuable plus que négligent tout en restant un parlementaire actif. Mais en France, le problème des élus hors-sol est réel. En 2017, y compris à cause de moi, cela risque de péter grave. Se représenter, c’est aussi assumer.»


Profil

1974 Naissance le 5 mai à Dijon. Parents pharmaciens à Mâcon,
puis à Montceau-les-Mines.

1999 Adhère au PS. Rejoint le courant de Laurent Fabius, ministre
des Finances, dont il est le collaborateur.

2012 Elu en juin député PS de Mâcon-Cluny.

2014 En août, nommé secrétaire d’Etat au Commerce extérieur.
En septembre, reconnaît n’avoir pas payé ses impôts depuis plusieurs années. Parle de «phobie administrative». Limogé du gouvernement.

2016 Toujours député et résolu à se représenter. Publie en avril
«Une Phobie française» (Ed. Grasset).

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