Mexique

A Tijuana, le rêve américain ravivé des Haïtiens et des Africains

Concentrés dans la ville frontalière, les migrants viennent de plus en plus loin pour gagner les Etats-Unis. Depuis fin mai, les responsables des refuges de Tijuana affirment avoir reçu plus de 5000 demandeurs d’asile haïtiens ou africains, qui ont remonté la moitié du continent américain depuis le Brésil

Un mur grillagé, des ponts qui se chevauchent, une bannière étoilée qui bat le vent: il n’y a que la frontière pour tout paysage depuis la morne rue Melchor Ocampo, à Tijuana, où une centaine d’hommes musardent. Tous leurs regards s’y portent: au bout d’un de ces ponts, le poste-frontière de El Chaparral est leur destination. Adossés au mur jaune du réfectoire «Padre Chava», attendant leur tour pour le petit-déjeuner, où assis sur le trottoir d’en face, à l’ombre des arbres maigrichons, ils sont ceux que Tijuana a baptisé «les nouveaux migrants».

Haïtiens, pour la plupart, ou Africains, généralement Congolais ou Ghanéens, ils ont une originalité supplémentaire, par rapport aux migrants mexicains et centraméricains qui prennent habituellement leurs quartiers dans cette ville frontalière: ils viennent du Brésil, où ils ont vécu et travaillé, économisant pour payer leur voyage. Aujourd’hui, ils débarquent par autobus entiers à Tijuana, après avoir traversé près de dix pays.

Après un périple de tous les dangers, l’incertitude

«Je suis parti du Brésil il y a deux mois et demi», raconte Michel Kinkino, 27 ans, originaire du Congo Brazzaville. Il porte plusieurs chemises superposées, héritage d’un long voyage, effectué en bus et à pied. «J’ai passé six jours à marcher dans la forêt pour passer de la Colombie au Panama. On a faim, on a soif, et il y a beaucoup de voleurs. En chemin, je devais attendre que ma famille m’envoie de l’argent pour continuer. Le plus difficile, c’est le Nicaragua, car ce pays ne nous laisse pas passer. J’ai dû payer un passeur 1300 dollars depuis le Costa Rica.»

Parmi ces migrants, auxquels se joignent en Amérique centrale des Cubains en route vers le nord, certains sont morts en cours de route, noyés au passage des rivières, ou victimes de maladies. La plupart vont rejoindre leur famille installée aux Etats-Unis. Mais au bout du chemin, c’est l’incertitude. Surprises par ce phénomène, les autorités migratoires américaines ont interrompu la réception des demandeurs d’asile début septembre. Depuis quelques jours, ils passent à nouveau, mais au compte-gouttes.

Refuges bondés

«C’est une affluence impressionnante», décrit Margarita Andonaegui, religieuse fondatrice du réfectoire, un ancien entrepôt transformé en soupe populaire. «Nous sommes saturés, nous avons installé des lits partout. Les agents d’immigration mexicains accompagnent progressivement des groupes à la frontière. Mais lorsqu’ils en emmènent vingt-cinq, il y en a trente autres qui arrivent. Et quand ils sont quarante à partir, cinquante autres attendent à la porte…»

Le réfectoire sert plus de mille repas par jour, principalement aux Mexicains expulsés par le voisin américain et aux indigents qui vivent dans le lit du canal asséché et dans les tuyaux d’évacuation en béton, à quelques mètres de là. De juin à septembre, plus de 2500 «nouveaux» ont mangé à ces tables, la majorité provenant d’Haïti, et les autres du Congo, du Ghana, du Cameroun, de Somalie, du Nigeria ou du Sénégal. Quelques Pakistanais et Arméniens, ainsi qu’un Irakien, y ont aussi été hébergés. La situation est similaire dans les quatre autres refuges pour migrants de Tijuana.

Au centre Madre Assunta, tenu par des religieuses de la congrégation scalabrinienne, les femmes discutent entre elles alors que leurs enfants jouent sur les balançoires installées dans la cour. Refoulées elles aussi par les autorités américaines ces derniers jours, elles disposent presque toutes d’un ticket qui leur fixe rendez-vous à une date ultérieure.

«Dans quelques jours, nous allons tous nous rendre en même temps à la frontière, les gens vont dormir sur place pour passer. C’est une immense émotion et un espoir car nous avons tellement souffert pour en arriver là», confie Mary, une Haïtienne de 28 ans. Après un mois et demi sur les routes avec son bébé, né au Brésil, elle est arrivée à Tijuana. A Rio de Janeiro, elle avait travaillé pendant six ans comme réceptionniste.

Au Brésil, l’accès à des visas humanitaires

Ces dernières années, le gouvernement brésilien avait octroyé des visas humanitaires aux citoyens haïtiens, suite au tremblement de terre de 2010, et africains. A la faveur de l’organisation de la Coupe du monde de football en 2014 et des Jeux olympiques cet été, ils y trouvaient aisément du travail. Dès que celui-ci a manqué, ils sont repartis vers le nord. En cours de route, il arrive que les Haïtiens se fassent passer pour des Africains, car ces derniers sont moins fréquemment expulsés du Mexique et rapatriés dans leur pays. Lorsqu’ils franchissent la frontière, ils demandent l’asile aux Etats-Unis mais invoquent surtout des raisons économiques, et non politiques ou sécuritaires, pour migrer.

Lorsqu’ils entrent au Mexique par le Chiapas, à la frontière avec le Guatemala, les autorités mexicaines délivrent à ces migrants un laissez-passer d’une durée de vingt jours, temps suffisant pour gagner Tijuana, et de là, les Etats-Unis.

«Pour eux, le rêve américain ne s’est jamais épuisé»

«Nous ne voulons ni les encourager ni les inhiber», affirme Carlos Mora, président du Conseil d’attention aux migrants, qui dépend du gouvernement de l’Etat de Basse-Californie. «Ils resteront les bienvenus chez nous, mais il faut qu’ils sachent que les Etats-Unis ne vont pas leur ouvrir les portes», nuance ce responsable mexicain. Les autorités américaines les reçoivent, le temps d’analyser leur dossier. A Tijuana, on estime que tant que les Etats-Unis ne procéderont pas à des expulsions massives, le mouvement continuera.

«De l’autre côté, les Haïtiens sont d’abord placés en centre de détention, mais beaucoup sont ensuite libérés. L’information parvient à ceux qui sont au Brésil et les motive à passer par ici», analyse Amanda Pinheiro, une chercheuse brésilienne de l’Université de Santa Barbara, en Californie, qui étudie cette nouvelle diaspora haïtienne. «Pour eux, le rêve américain ne s’est jamais épuisé», affirme-t-elle.

4500 dollars de voyage

«J’ai des études à faire, j’ai tout un avenir devant moi. Je n’allais pas gâcher tout cela en restant en Haïti», explique Kébreau Seydon, un étudiant de 21 ans. Durant un peu plus d’un an, il a travaillé sur des chantiers au Brésil, avant de suivre la diaspora haïtienne vers le nord. Il a déboursé plus de 4500 dollars américains pour effectuer ce voyage.

Pour ces migrants, il n’y a pas d’investissement trop élevé. Au pied du mur qui sépare Tijuana de San Diego, ils manifestent tous la même conviction inébranlable que les Etats-Unis leur ouvriront les portes et leur offriront du travail et un avenir.

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