Reportage

A Tijuana, des tensions agitent la caravane

Le camp de réfugiés accolé au mur qui sépare le Mexique des Etats-Unis a été évacué et déplacé à 10 kilomètres de la frontière. Fausses accusations, rumeurs et incertitudes compliquent le sort des migrants déjà fragilisés

Un homme s’égosille au milieu d’un attroupement. Il porte un pull avec les mots «Derechos humanos» en grosses lettres noires. «Il faut dénoncer ces violations des droits de l’homme!» hurle-t-il, en rameutant les médias. «Des femmes et des enfants, à l’intérieur, sont en danger! Un avion a lâché des bombes lacrymogènes sur les migrants!» Très vite, des hommes de la municipalité interrompent l’activiste et l’accusent de mensonges. «Prouvez-le! Venez nous montrer ce que vous dites!» Des migrants passent, interloqués.

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A 10 kilomètres du «mur»

Cette scène s’est déroulée vendredi à Tijuana, devant le complexe sportif Benito Juarez, où étaient entassés 6000 migrants de la caravane partie le 13 octobre du Honduras. Dans un certain chaos. Le camp était en train d’être évacué, après une journée de pluies diluviennes qui l’ont transformé en pataugeoire géante. De vieux bus, des policiers anti-émeutes engoncés dans leur gilet pare-balles, et des migrants qui sortent par grappes du centre, matelas sur la tête et balluchon sur le dos: la rue bloquée à la circulation qui mène au centre est animée. «On nous déplace vers un nouveau refuge, à 25 minutes d’ici», glisse un jeune homme. Les hélicoptères patrouillent le ciel à intervalles plus réguliers que les jours précédents.

Il y a bien eu une petite odeur de fumée qui émanait du camp. Mais pas de gaz lacrymogène. «Ils ont brûlé des poubelles de l’autre côté», raconte une Hondurienne. «Oui, et puis des gens ont fait de la fumigation anti-épidémies», explique un migrant, en mimant le geste. «Il ne s’est rien passé», confirme Mario Osuna Jimenez, secrétaire au développement social de la municipalité de Tijuana. «Des leaders de la caravane essaient visiblement de provoquer des tensions», relève-t-il, un brin agacé. Un policier acquiesce: «Ils créent de la nervosité et espèrent probablement dissuader les migrants de partir.» La confusion est totale: plusieurs femmes, soutenues par l’ONG Pueblo sin Fronteras, ont entamé une grève de la faim, précisément pour protester contre les conditions d’hébergement dans le complexe sportif et exiger une meilleure prise en charge.

Les migrants sont déplacés «car les Tijuaniens veulent de nouveau pouvoir utiliser leur centre sportif», précise Mario Osuna Jimenez. Et pour éviter la propagation de maladies en raison des pluies. Leur nouveau refuge, El Barretal, un centre récréatif, est composé de cinq structures en béton, couvertes. 15 000 m2, avec cuisine et sanitaires, et de la place pour 7000 personnes. Il ne donne plus sur le «mur»: les migrants sont relogés à plus de 10 kilomètres de la frontière. Dans un quartier malfamé de cette ville à la triste réputation question sécurité. Les policiers y seront plus présents.

«Ils ont tué mon oncle»

Hector sèche sa tente, désormais dans la rue. «Il a fallu sortir en pleine nuit à cause des inondations.» Les aguas negras, dit-il, en montrant les eaux usées le long du trottoir. Quand il pleut à Tijuana, les rues se transforment en rivières et les égouts débordent. Il ne sait pas s’il partira dans le nouveau refuge. «Mes parents décideront», répond-il timidement. Il a 19 ans, d’immenses yeux verts et vient du Honduras. «On ne pouvait plus y rester à cause des gangs. Ils ont tué mon oncle.» Les bandes criminelles de ce pays considéré comme le plus violent du monde font du racket l’une de leurs activités favorites. Et ceux qui ne paient pas l'impuesto de guerra finissent généralement très mal.

A l’intérieur du complexe sportif, tout n’est que scènes de désolation: flaques, boue, piles d’habits détrempés et insalubrité. On imagine mal comment les 6000 personnes entassées ici auraient pu affronter de nouvelles pluies torrentielles. Des peluches gisent dans le limon. Des familles sont encore là et refusent de partir. Mais les autorités ont trouvé une tactique pour déloger les récalcitrants: leur couper les vivres. Plus de nourriture, plus de toilettes. Juan tient son bébé emmailloté dans les bras. Il a 29 ans et vient du Salvador. «Nous serons les derniers à partir. Je ne veux plus me déplacer. J’ai peur. Je ne sais pas où ils nous emmènent», explique-t-il. Il n’a pas confiance. Son bébé dort paisiblement. Il est né le 2 novembre.

Un beau-frère dans un gang

Quand on lui demande pourquoi il a fui son pays, il hésite à répondre. Puis, il lâche: «Le frère de ma femme fait partie d’un gang. Il est maintenant en prison. Cela devenait trop dangereux. On allait être tués.» Il a son «numéro», dit-il. En clair: il a déposé une demande d’asile aux Etats-Unis pour lui et sa famille et attend que leur dossier soit traité. Cela pourrait prendre du temps. Les Américains procèdent au compte-goutte. Les Mexicains accordent en revanche des permis de travail et plusieurs migrants de la caravane, qui ne visaient pas forcément les Etats-Unis, ont déjà trouvé des petits jobs.

D’autres, dépités et découragés par les mesures prises à la frontière côté américain, ont quitté Tijuana, souvent avec l’aide de l’Organisation internationale pour les migrations. Des hommes seuls surtout. Barbelés et forces militaires supplémentaires, la barrière qui sépare Tijuana de la ville californienne de San Diego s’épaissit. Une trentaine d’enfants non accompagnés ont également été rapatriés, par avion.

Juan, lui, ne compte pas bouger de Tijuana. Il attendra patiemment une réponse à sa demande d’asile. Cette caravane lui a valu trop de sacrifices pour tout laisser tomber. La fillette dans ses bras n’est pas son unique enfant. Il en a deux autres, de 9 et 7 ans. Ils sont restés au Salvador. Il ne sait pas s’il les reverra un jour.

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