Récit

Tilos, une petite île grecque de précurseurs

L’île sera bientôt la première de toute la Méditerranée à produire suffisamment d’énergie renouvelable pour couvrir ses besoins. En pleine crise des réfugiés, elle a aussi proposé à quelques familles de rester sur place

Lorsque le visiteur descend du ferry sur l’île de Tilos en Grèce, il est d’abord charmé par les voiliers de plaisance qui tanguent doucement dans l’eau bleu azur du port. A première vue, rien ne laisse deviner que cette île du Dodécanèse est à la pointe de l’innovation. D’ici à fin septembre, elle devrait être la première de la Méditerranée à couvrir tous ses besoins en électricité grâce aux énergies renouvelables. Elle a également mis en œuvre un projet d’intégration des réfugiés. Une philosophie qu’elle cultive depuis près de trente ans et qui attire un certain type de tourisme.

La route qui traverse l’île de Tilos du sud au nord serpente entre les collines arides. Au beau milieu, sur un sol rocailleux où ne poussent que des épineux, une série de panneaux photovoltaïques, écrasés par le soleil, attendent d’être mis en fonctionnement. Ils semblent bien minuscules par rapport à la taille de cette île de 65 kilomètres carrés. Eustathios Kontos, l’adjoint à la maire de l’île, explique qu’en hiver seules 500 personnes vivent ici: «C’est donc un petit parc avec une puissance nominale de 400 kW, mais il est idéal pour Tilos. En combinaison avec l’éolienne, on aura une puissance nominale d’environ 800 kW, et cela couvrira environ 80 à 85% des besoins de l’île.»

Une éolienne et des faucons

Ce grand pylône vert clair a été planté tout seul sur une petite colline isolée en bord de mer. «Regardez là-haut», indique l’adjoint au maire en pointant deux taches noires qui tournoient dans le ciel à quelques centaines de mètres de là: «Des faucons qui chassent.» Ils font partie des 150 espèces d’oiseaux répertoriés sur l’île, déclarée parc naturel en 2006 et membre du réseau européen des zones de protection de l’environnement Natura 2000. Cette caractéristique n’a pas facilité la tâche des autorités pour choisir le lieu d’implantation de l’éolienne: «Nous avons dû faire deux études environnementales et nous l’avons finalement changée deux fois de place.»

Depuis plusieurs années, la municipalité essayait de se lancer dans l’aventure des énergies renouvelables, alors en 2015, quand l’Institut d’éducation technologique du Pirée (TEI) lui propose de participer au programme européen de recherche et d’innovation Horizon 2020, elle saisit l’occasion. A la clé, 15 millions d’euros pour créer un système qui permettra à l’île de devenir indépendante en énergie. Tilos remporte la mise face à 87 autres concurrents. Une des spécificités du projet est le stockage de l’électricité dans de grandes batteries qui doivent être installées en septembre. C’est cet aspect particulier qui attire les 13 partenaires issus de 17 pays européens.

Investir malgré la crise

Eustathios Kontos souligne notamment l’audace du groupe Eunice Energy, pionnier grec des énergies renouvelables qui a fourni l’éolienne et les panneaux photovoltaïques: «Il n’y a pas beaucoup d’entreprises grecques qui investiraient autant en temps de crise.» Joint au téléphone, le directeur général, Giorgos Kalavrouziotis, estime que c’est un investissement d’avenir, car il y «aura, selon lui, de grands changements économiques et sociaux dans le futur grâce à cette initiative». Et de souligner qu’avec ces batteries, le projet pourrait combler une des failles les plus cruciales de ce secteur: comment avoir de l’électricité quand il n’y a ni vent ni soleil?

Pour cette entreprise, c’est aussi l’occasion d’acquérir les connaissances nécessaires pour travailler avec une nouvelle technologie, notamment avec «l’accès au programme informatique qui gère les données et la production». Il permet aussi de faire avancer la loi et les réglementations alors que le projet a pris de court le gouvernement grec sur cette question.

Compteurs intelligents

Assise dans la cour du centre d’accueil pour les réfugiés de Tilos, Maria Kamma, la maire de l’île, prend le temps de souffler. Alors qu’il fait plus de 35 degrés et que les cigales chantent à s’en percer les tympans, cette femme aux cheveux teints en rouge et au caractère trempé explique que les avantages ne concernent pas que l’environnement.

Les habitants aussi y ont beaucoup à gagner. Alors que jusqu’ici ils dépendaient de l’île de Kos, qui leur fournissait de l’électricité conventionnelle grâce à un câble peu fiable, désormais les nouvelles technologies sont entrées dans leurs foyers: «Dans chaque maison, nous avons placé des compteurs intelligents. Ils nous aident à adapter notre consommation, mais surtout nous allons enfin en finir avec les coupures d’électricité, qui créent beaucoup de dégâts sur le matériel électronique dans les habitations.»

«Pour le bien des locaux»

Pour que ce type d’aventure fonctionne, «il faut montrer à la société locale que c’est pour son bien», explique la maire qui a appliqué la même stratégie pour le deuxième projet phare de Tilos: la création du centre d’accueil pour les réfugiés. Alors que d’autres municipalités se plaignent de leur présence, celle de Maria Kamma a lancé un appel pour accueillir les familles qui voudraient rester en Grèce.

Il y a un an et demi, l’organisation non gouvernementale grecque Solidarity Now a alors choisi d’y développer un projet d’intégration novateur, financé à hauteur de 500 000,00 euros par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, l’Union européenne et la Fondation Open Society. Huit familles de Syriens et une famille grecque dans le besoin vivent depuis dans des conteneurs sagement alignés sur du gravier, comme Maha Baraka, ses cinq enfants et sa petite sœur.

Ils avaient besoin d’un emploi et nous leur en avons donné un. C’est aussi simple que ça.

Chaque jour, cette Syrienne de 30 ans enfile sa blouse bleue et son foulard assorti avec coquetterie pour se rendre à l’hôtel aux murs blancs et aux volets azur de Michalis Kypraios, sur le front de mer. Elle y travaille avec deux autres compatriotes. En tout, cinq d’entre eux ont été embauchés sur l’île: «Ils avaient besoin d’un emploi et nous leur en avons donné un. C’est aussi simple que ça. Nous les traitons comme n’importe qui ici», explique Michalis Kypraios, alors que les autres années, il était obligé de recruter des saisonniers qui ne vivent pas sur place à l’année.

«Cette île convient pour mes enfants»

Même si, depuis le début de la crise migratoire, 7500 réfugiés et migrants ont débarqué sur les plages de cette île de 829 habitants, la solidarité discrète des locaux et des touristes a permis d’éviter les images désastreuses que l’on a pu voir sur des îles voisines, proches de la Turquie elles aussi.

Maha Baraka apprécie cette ouverture d’esprit. Alors qu’elle voulait à tout prix quitter la Grèce, elle raconte avec un grand sourire que son expérience à Tilos lui a fait changer d’avis: «J’ai du travail ici, ma famille, des amis. Cette île convient pour mes enfants.» L’ONG Solidarity Now assure des cours de grec, d’anglais, de musique ou encore de mathématiques pour les petits et les grands afin de faciliter leur intégration. On les aide également dans leurs démarches administratives.

L’aspect innovant du projet, c’est que chaque service, comme celui de l’assistante sociale ou celui des deux enseignants, est également proposé à la communauté locale. C’est une gageure pour cette île éloignée de tout, qui profite également de l’impact économique de cette initiative puisque «13 emplois ont été créés et que nous achetons toute la nourriture aux entreprises de l’île, été comme hiver», rappelle Maria Kamma.

Argument touristique

«C’est peut-être le tourisme qui pourrait profiter le plus de tout ça», prédit Michalis Kypraios, l’hôtelier de Rhodes, rentré sur l’île de ses ancêtres dans les années 1990 pour profiter de la qualité de vie offerte à Tilos. Jusqu’ici, elle a en effet toujours joué sur son image d’île ouverte, tolérante et respectueuse de l’environnement. Selon l’hôtelier et nombre d’habitants de l’île, c’est grâce à un homme, Tasos Aliferis, un médecin à la tête de la municipalité pendant dix-sept ans, décédé d’un cancer en 2012.

En 1983, il débarque par hasard à Tilos pour y effectuer sa dernière année de stage. Il tombe amoureux de ses montagnes arides en apparence, mais riches en faune et en flore. Son premier pari consiste à faire interdire la chasse sur l’ensemble du territoire, privilégiant les touristes passionnés d’ornithologie ou simplement les amoureux de la nature, qui viennent de mars à octobre, aux chasseurs qui ne sont là que pour quelques semaines.

Changer le cours de l’histoire

Galvanisé par un petit groupe d’entrepreneurs décidés à changer le cours de l’histoire de leur île menacée de désertification, il lance une série de projets, comme le premier système de télémédecine en Grèce ou encore fait un pied de nez aux armateurs grecs récalcitrants à assurer la ligne Rhodes-Tilos en achetant un bateau pour transporter les touristes directement depuis leur avion.

En 2006, avec l’aide d’un environnementaliste gréco-américain Kostantinos Alexandros Mentzelopoulos installé sur l’île, Tasos Aliferis obtient l’approbation du Ministère de l’environnement pour la création du parc naturel de Tilos, et en 2008, il célèbre illégalement les deux premiers mariages homosexuels en Grèce, alors qu’ils ne sont toujours pas reconnus aujourd’hui.

Toute cette publicité fonctionne et crée des emplois. Alors que 200 personnes étaient recensées en 1991 sur l’île, elles étaient 829 en 2011. Cette ouverture d’esprit a notamment permis à Tasos Aliferis et à ses héritiers d’attirer des touristes en majorité étrangers, moins touchés par la crise et surtout fidèles. Plus de la moitié d’entre eux reviennent chaque année, d’Angleterre, de France, mais aussi de Suisse. Maria Kamma lance d’ailleurs un appel aux fondations helvétiques. Elle cherche des financements pour mettre en œuvre sa dernière idée: une entreprise de fromages biologiques gérée main dans la main par les réfugiés et les habitants de l’île.

Publicité