L'incendie de la tour d'Ostankino, grand relais de médias électroniques, a été vécu en Russie comme un nouvel affront. Deux semaines après le naufrage du sous-marin nucléaire Koursk, les habitants de la région de Moscou ont pu suivre le drame en direct en voyant disparaître un à un de leur petit écran, au fur et à mesure de la progression du feu, quasiment tous leurs programmes de télévision. L'image même de la déchéance.

Des critiques à l'époque déjà

Une impression conforme à la réalité du terrain. D'emblée il est apparu en effet aux sauveteurs que la flèche d'Ostankino, pourtant bâtiment symbolique, ne disposait aucunement des infrastructures d'évacuation et de protection anti-incendie théoriquement prévues. Construite en 1967, à l'époque brejnevienne, elle fut achevée en toute hâte pour pouvoir être inaugurée à temps lors de l'anniversaire de la Révolution d'Octobre. Or, à l'époque déjà, plusieurs critiques se firent entendre dans les milieux professionnels pour mettre en garde sur ses possibles déficiences. Depuis 1980, la sécurité au sein de l'édifice est au centre d'un interminable contentieux entre le Ministère des télécoms et le service de lutte contre les incendies. En mai dernier, un contrôle a conclu à l'arrêt impératif de 22 secteurs de la tour et à la mise en cause de 12 personnes dont la responsabilité directe était engagée. Mais aucune des recommandations alors émises n'avait trouvé le moindre début d'application.

Déjà considérée comme dangereuse à l'époque de sa conception, la tour d'Ostankino a été singulièrement alourdie par l'installation au début des années 1990 de nombreux relais supplémentaires dépendant des nouvelles chaînes locales ou privées de télévision et de radio. Les services de communication gouvernementaux ou militaires sont eux aussi venus surcharger la construction et il a fallu ajouter plusieurs étages intermédiaires à la structure de l'édifice pour permettre le déploiement de cet arsenal. Selon les premières constatations des pompiers, c'est vraisemblablement l'un des puissants câbles d'alimentation installés à cette occasion qui a été la cause initiale de la catastrophe.

Dès le début de l'alarme, à 16 h 05, les problèmes posés par le sinistre sont apparus quasiment insolubles. Après un probable court-circuit à une hauteur de 450 mètres, l'incendie s'est rapidement propagé vers le bas en suivant le conduit de 1,5 mètre de diamètre occupé par les fils d'alimentation. En quelques minutes, plusieurs dizaines de mètres de câble se sont consumés, multipliant les foyers au sommet de la tour. Pour combattre le feu et les gaz, les pompiers durent s'équiper de combinaisons isolantes dotées d'un apport d'oxygène. Mais l'autonomie de chaque scaphandre étant limitée à dix minutes, le service de sécurité fut rapidement débordé et un appel fut lancé à tous les pompiers de la capitale pour organiser une chaîne humaine acheminant toutes les combinaisons disponibles depuis le pied de la tour jusqu'au brasier. Au fil des heures cependant, et tout au long de la nuit, l'incendie ne fit que s'étendre. Les câbles en fusion laissaient échapper des déchets brûlants qui, tombant dans le conduit, provoquaient de nouveaux foyers aux échelons inférieurs.

Drame dans les ascenseurs

Alors que l'évacuation des spectateurs et du personnel technique de la tour par le long escalier s'était déroulée dès les premiers instants sans complication, un drame s'est joué dans les ascenseurs reliant le pied de la tour aux étages publics situés sous l'incendie. Rapidement, en effet, de la fumée apparut au niveau du restaurant indiquant que l'incendie portait désormais sur plus d'une centaine de mètres. Les ascenseurs se bloquèrent sans que les équipes de secours sachent exactement s'ils étaient occupés et, le cas échéant, à quelle hauteur ils se trouvaient. Vers 18 heures locales, les pompiers reçurent un appel au secours par radio d'un des leurs. «Tirez-nous vers le haut, la fumée nous oppresse», criait l'homme pris au piège. La réserve d'air de la cabine étant limitée à quatre heures, une tentative de sauvetage fut entreprise vers 360 mètres, altitude supposée de l'une des cabines. Sans succès. Un recensement de tous les effectifs de pompiers de la capitale effectué dans la hâte permit de déterminer que l'appel de détresse devait provenir du colonel Vladimir Artioukov, et que ce dernier était probablement accompagné de la responsable de cabine Svetlana Loseva. Après quelques heures d'espoir, les câbles porteurs des différents ascenseurs lâchèrent sous l'effet de la température. Et les corps des deux malheureux ont effectivement été retrouvés lundi en fin d'après-midi au septième sous-sol de la tour, sous les débris noyés d'eau, à côté de deux autres cadavres.

Ce n'est que lundi en fin d'après-midi que les forces de sécurité russes ont réussi à maîtriser l'incendie. La zone environnante, qui compte notamment les principaux studios de télévision du pays, a été évacuée dans l'attente d'une estimation des dégâts causés à la tour. Mais la plupart des experts interrogés lundi soir par les médias russes estiment déjà qu'une complète reconstruction sera sans doute nécessaire.