Demain, quelle France? (1)

A Tocqueville, les orphelins de la liberté

«La passion de l’égalité peut faire naître de mauvaises tendances…» écrit en 1839 Alexis de Tocqueville à propos de la France. Son ouvrage majeur, «De la démocratie en Amérique», inspire sa vision critique du pays qu’il retrouve. Liberté contre égalité: «Le Temps» a enquêté sur ce vieux duel français, au cœur de la présidentielle

■ Comment parler de l’élection présidentielle française sans retomber, toujours, dans le spectacle politique scandé par les affaires? Comment raconter la France en s’efforçant de cerner les défis du prochain quinquennat?

■ Dans cette séries de reportages, nous avons fait le choix de regarder vers demain. En posant les questions qui sous-tendent, vu de Suisse, la transformation possible du pays dans les cinq prochaines années. Notre exploration du pays se fait en partenariat avec les journaux locaux.

L’ouvrage attend le visiteur au fond de ce tiroir qu’Alexis de Tocqueville ouvrit sans doute tant de fois. Premier étage du château de Tocqueville, dans la localité du même nom, à une vingtaine de kilomètres de Cherbourg-en-Cotentin. C’est ici que l’auteur de «De la démocratie en Amérique» couche sur le papier, au soir de sa vie et sous le Second Empire naissant, ses pensées sur «L’ancien régime et la révolution», diagnostic implacable sur les risques de la démocratie «à la française», née de la tourmente de 1789 puis de l’hécatombe de la Terreur.

Lire aussi notre éditorial: La France doit se transformer, pour mieux évoluer

Le comte de Tocqueville, député de la Manche entre 1839 et 1851 et brièvement ministre des Affaires étrangères de juin à octobre 1849, a vite identifié le dilemme qui, depuis l’avènement de la République, a tant de fois paralysé l’Hexagone. Comment réformer ce pays «assoiffé d’égalité» et si peu enclin à accepter la liberté d’entreprendre, de commercer et de préserver sa sphère privée? «Tocqueville identifie très tôt le risque d’un Etat omniprésent, qui tuerait le développement économique à trop vouloir agir à la place des entrepreneurs. Il diagnostique un mal français qui perdure depuis», explique Jean-Louis Benoît, auteur du Dictionnaire Tocqueville (Ed. Nuvis).

Un débat piégé

Un soleil printanier ricoche sur les grandes fenêtres du bureau, où tout le mobilier d’époque est demeuré en place. L’avocat parisien Jean-Guillaume de Tocqueville, héritier de la famille, invite régulièrement en ces lieux les récipiendaires du prix qui porte son nom, présidé par… Valéry Giscard d’Estaing. Le grand philosophe Raymond Aron, celui qui batailla tant contre Sartre et publia le Suisse Herbert Lüthy, vint ici se ressourcer. La Fondation Tocqueville (www.tocquevillefoundation.org) entend valoriser les initiatives démocratiques et philanthropiques.

«La meilleure façon de défendre l’héritage intellectuel de ce fantastique observateur de terrain qu’était Alexis de Tocqueville est de miser en France sur la société civile, les citoyens, les entreprises», estime le juriste, spécialiste du droit des affaires et bancaire. «En politique, le débat sur la liberté est piégé.»

Beaucoup de choses peuvent s’expliquer, en France, par ce duel historique entre la liberté et l’égalité car, dans notre pays, l’égalité est à la base de la légitimité de l’Etat

L’historien Jean-Noël Jeanneney était présent ce week-end au festival Histoire et Cité, à Genève. Il confirme: «Beaucoup de choses peuvent s’expliquer, en France, par ce duel historique entre la liberté et l’égalité car, dans notre pays, l’égalité est à la base de la légitimité de l’Etat. Elle est la condition de la nation face au fédéralisme. Elle respecte la diversité, mais unifie le peuple. Pour les grands républicains comme Clemenceau, le libéralisme sera toujours «le renard libre dans le poulailler libre». C’est-à-dire ce qui divise et peut anéantir.»

Retour à 2017, dans cette campagne présidentielle qui bat son plein. Dans la rade de Cherbourg secouée par l’écume de l’Atlantique, Laurent Gouhier réfléchit à ce fameux dilemme. Le directeur de La Presse de la Manche a assisté, deux jours avant notre rencontre, à la pose de la première pierre de la future usine de pales pour éoliennes que prévoit d’ouvrir le géant américain General Electric.

L’Etat, en France, peut aussi bien être un handicap qu’un tremplin

L’actuel premier ministre socialiste et ancien maire de la ville, Bernard Cazeneuve, était bien sûr présent. Le symbole, dans ce département le plus nucléarisé de France, est a priori porteur d’un autre avenir économique que celui de l’atome. Sauf que: «Le Cotentin montre bien que l’Etat, en France, peut aussi bien être un handicap qu’un tremplin, détaille notre interlocuteur, familier de l’élite politique locale assez bien répartie entre droite et gauche. D’un côté, l’Etat trace la voie de la transition énergétique indispensable. De l’autre, rien ne change sur le plan des infrastructures ferroviaires, capitales pour relier cette presqu’île au reste de la Normandie. A l’heure du TGV qui met Bordeaux à deux heures de Paris, nous sommes toujours à plus de trois heures de train de la capitale. Comme dans les années cinquante.»

Il faut transformer le pays

Liberté. Un seul présidentiable porte ce terme haut et fort lors de ses déplacements: François Fillon. Le candidat de la droite a fait de son projet libéral la pierre angulaire de la rupture qu’il juge indispensable pour «sortir la France de la faillite». Interrogeons donc sur ce sujet son bras droit économique, l’ancien patron du premier assureur mondial Axa, Henri de Castries. Le décor, cette fois, n’est pas le château XVIe-XVIIIe d’Alexis de Tocqueville et la côte de Barfleur qui se découpe au loin. Nous sommes, avec quelques journalistes européens, attablés Chez Laurent, le restaurant politique du Tout-Paris, à deux pas de l’Elysée.

«Dire que la France a besoin de plus de liberté ne signifie pas que nous voulons cliver davantage la société», assène l’ex-PDG, dont on murmure qu’il pourrait se retrouver ministre des Finances dans l’équipe gouvernementale resserrée (un «commando» de quinze ministres compétents) que François Fillon a promis de nommer s’il accède à l’Elysée le 7 mai prochain. «Il s’agit de se donner les moyens de transformer la France d’ici à la fin du prochain quinquennat. La liberté, c’est aussi dire la vérité sur le niveau des déficits et des dépenses publiques dont crève notre économie. C’est dire aux Français: nous allons cesser de vous déresponsabiliser.»

L’exemple de la Sécurité sociale

Aucun autre débat n’illustre mieux ce duel entre la liberté et l’égalité en France que celui sur l’avenir de la Sécurité sociale. Près de 80% des Français, selon les sondages, sont viscéralement attachés au remboursement des soins et au système de retraites par répartition mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Laurent Hébert est un des délégués syndicaux du constructeur naval public DCNS qui, à Cherbourg, produit dans l’arsenal sous haute sécurité les coques des sous-marins nucléaires lanceurs d’engin. Le premier d’entre eux, Le Redoutable, sorti de l’arsenal en 1967 en présence du général de Gaulle puis retiré du service actif en 1991, est d’ailleurs depuis l’an 2000 la vedette de la Cité de la mer, où parents et enfants peuvent visiter ses entrailles mystérieuses.

La Sécu? Le syndicaliste éructe aussitôt: «Vouloir, au nom de la liberté, revenir sans cesse sur les acquis sociaux et les démanteler est une atteinte à l’égalité fondatrice de notre contrat social. Cela suffit que les réformes signifient toujours moins pour le plus grand nombre», s’énervait-il récemment dans Ouest-France, le grand quotidien régional, propriétaire de La Presse de la Manche, que concurrence son édition locale.

L’historien Jean-Noël Jeanneney, héritier d’une grande famille d’intellectuels républicains (son grand-père, Jules Jeanneney, fut président du Sénat entre 1932 et 1942, son père fut ministre de l’Industrie du général de Gaulle), apporte des nuances: «Il ne faut jamais oublier, dans le débat politique en France, la place du troisième mot de la devise républicaine qu’est la fraternité, synonyme ici de solidarité. La Sécurité sociale, c’est la fraternité chargée de compenser les… inégalités.»

Moins de morcellement

Comment réformer dès lors? Comment réconcilier la France, à partir de cette élection présidentielle de 2017, avec cette liberté indispensable à l’innovation, à l’esprit d’entreprise, à la création d’emplois dans un pays gangrené par le chômage de masse? La Manche chère à Alexis de Tocqueville donne un début d’exemple.

Sur le plan de l’organisation territoriale, le département (9% de demandeurs d’emploi contre 10,5% au niveau national) est un pionnier de la «révolution silencieuse» qui conduit au regroupement volontaire des communes. Huit grandes agglomérations vont bientôt remplacer les 27 intercommunalités. Moins de morcellement. Plus d’autonomie budgétaire, et donc de liberté d’action. Donnant-donnant. Au pays du bocage, où le sentier des douaniers qui surplombe la mer sillonne les pâturages des vaches laitières les plus prolifiques d’Europe, La France change par à-coups. Modérément. Par le bas.

Alexis voterait peut-être pour Macron. Son côté américain. Son côté refondateur.

Bousculée par le libéral-conservateur Fillon? Rassurée par le centriste Macron? Réinventée par le socialiste Hamon? Refermée sur elle-même par Le Pen ou Mélenchon? Les noms des deux premiers candidats résonnent dans les couloirs du château de Tocqueville, où Jean-Guillaume prévoit, à l’automne 2017, d’organiser une conférence sur la démocratie. En 2012, 50,1% des électeurs de la Manche avaient voté Nicolas Sarkozy, contre 49,9% François Hollande au second tour.

«Alexis voterait peut-être pour Macron. Son côté américain. Son côté refondateur. Plus sa réprobation constante de la corruption et de «l’affaiblissement des âmes», sourit un retraité devant la tombe de l’écrivain, au pied de l’église de Tocqueville.

Discours du 27 janvier 1848

Une réprobation contenue, au nom de la liberté, dans son fameux discours à l’Assemblée du 27 janvier 1848, au seuil de la révolution qui chassa Louis-Philippe et sa monarchie bourgeoise pour rétablir – brièvement – la République: «Je jette, Messieurs, un regard attentif sur la classe qui gouverne, sur la classe qui a des droits et sur celle qui est gouvernée. Et ce qui s’y passe m’effraie et m’inquiète […]. Les mœurs publiques s’y altèrent […]. Croyez-vous que ce spectacle étrange de l’adresse et du savoir-faire, donné publiquement pendant de longues années, sur un vaste théâtre, à toute la nation qui vous regarde, croyez-vous qu’un tel spectacle ait été de nature à améliorer les mœurs publiques?»


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