«On va attendre encore 75 ans, quand on voit comment la Chine traite ses dissidents, comment elle traite ses ouvriers qui fabriquent des iPad»: telle était la conclusion, hier soir, dans le passionnant Forum radiophonique de RTS Info sur La Première, du cinéaste vaudois Francis Reusser, ex-maoïste comme beaucoup d’intellectuels de sa génération. Revenu, donc, de ses utopies de jeunesse, alors que se poursuit à Pékin pour cinq jours encore le 18e congrès du Parti communiste chinois (PCC). On le sait, celui-ci doit marquer le début de l’arrivée au pouvoir pour dix ans d’une nouvelle génération de dirigeants en Chine.

«De cette élection dépend en bonne partie l’avenir du monde. Ce pays tousse et c’est la planète qui se retrouve aux soins intensifs. Autant dire que ce qui se joue cette semaine relève de la plus haute importance.» Alors que, quelques heures avant la nuit états-unienne, vous croyiez bien voir de quoi il s’agissait en lisant ces premières lignes de l’éditorial de La Gruyère de mardi dernier, le journal bullois avait compris que le vent a tourné: pas cachottier, il annonçait même qui sortirait du chapeau: Xi Jinping, 59 ans. Qui «détiendra un pouvoir que pourra lui envier» Obama ou Romney.

Mise en scène spectaculaire

Un pouvoir assis, en tous les cas. «Stabilité réconfortante pour les uns, perpétuation de pratiques antidémocratiques pour les autres, les commentateurs de Taïwan, de Singapour et de Hongkong divergent», dans ce contexte, sur le sens de la nomination de Xi Jinping, selon Courrier international, qui a fait un petit tour de la question dans la presse asiatique. Le nom du successeur du président Hu Jintao, qui va céder son poste de secrétaire général, se confirme donc, au sein d’un pouvoir en place qui se met en scène ces jours-ci de la manière la plus spectaculaire possible aux yeux du reste du monde.

Et univoque. Il ne doit pas y avoir une seule fausse note dans le cérémonial. La volonté implacable d’en étouffer la moindre manifestation «se traduisait jeudi par une censure renforcée sur le Web, bloquant notamment les critiques du discours d’ouverture du congrès» du président, par ailleurs secrétaire général sortant du PCC, précise l’Agence France-Presse. Mais «pour contourner le Great Firewall – la Grande Muraille informatique – […], les internautes chinois ont la possibilité de passer par des serveurs relais basés à l’étranger ou des réseaux privés virtuels (VPN). La plupart d’entre eux ont été neutralisés ces derniers jours.»

Le 28e membre de l’UE

Car «la mission des policiers déployés jeudi à Pékin était claire et ils l’ont remplie avec zèle, jusque sur Internet», dans le but de faire taire ceux qui hurlent: «Des réformes, encore des réformes et toujours des réformes.» Selon Il Sole 24 Ore, lu et traduit par Eurotopics, «c’est en effet ce que demandent les Chinois et les partenaires commerciaux à la nouvelle direction politique qui reprendra les rênes du pouvoir». Car il y en a beaucoup, de ces «défis économiques qui attendent la Chine», résumés par Le Figaro. Dans ce contexte, l’Union européenne aurait un «membre secret»: la Chine, précisément, indique Presseurop: à en croire Die Welt, en effet, «le plus important partenaire commercial de l’UE après les Etats-Unis mise de plus en plus, et au grand dam de Bruxelles, sur ses relations bilatérales avec les Vingt-Sept».

Fausse note il y a eu de toute manière, dans tout ce faste qui ulcère une bonne partie du reste du monde. Radio Free Asia, relayée par Courrier international, explique que «les révélations du New York Times (NYT) sur la fortune de la famille du premier ministre Wen Jiabao, qui détiendrait pour plus de 2 milliards d’euros, ont fait l’effet d’une bombe, en Chine comme dans la communauté des Chinois d’outre-mer. Si la nouvelle paraît si incroyable, ce n’est pas à cause du degré de corruption des classes dirigeantes qu’elle révèle, mais du fait de la personnalité de Wen, car celui-ci était réputé pour être un dirigeant sobre, proche du peuple et très consciencieux.»

Tant de questions…

Mais une effroyable «confusion règne encore dans cette affaire. Le moment et le contexte dans lequel le NYT a publié cette enquête interpellent […]: pourquoi avoir choisi d’enquêter sur la famille de Wen Jiabao plutôt que sur celles d’autres dirigeants? Pourquoi ne pas avoir cherché à retrouver l’origine de la fortune du clan de Bo Xilai [l’ancien chef du Parti de Chongqing, déchu après le meurtre par sa femme du Britannique Neil Heywood], estimée à 6 milliards de dollars? Deux grands médias américains ont fait tour à tour des révélations fracassantes sur deux grandes familles, celles de Xi Jinping et de Wen Jiabao. Pourquoi les personnes visées [faisant partie du clan des réformateurs] sont-elles à chaque fois des ennemis politiques de Bo Xilai [marqué à gauche]? Pourquoi des informations aussi explosives ont-elles été publiées à seulement une quinzaine de jours de l’ouverture du XVIIIe congrès du PCC?»

Toutes ces questions demeurent ouvertes dans le tohu-bohu pékinois. Et comme réglées une fois pour toutes pour les contempteurs de l’opinion internationale dans la puissante dénonciation de la corruption fatale au parti par le président Hu. Lequel annonce une forme de nouveau «Grand Bond en avant» – économique et social. Mais «Vive la lenteur!»: au début du mois d’octobre, le premier numéro de la nouvelle formule de Courrier international, encore lui, relevait déjà que la presse chinoise s’interrogeait «sur la modernisation à marche forcée. Et si, après tout, la croissance ne faisait pas le bonheur?»

Comme le dit l’éditorial du Temps ce matin, on a désormais dépassé la contradiction permanente, on est dans «le déni de réalité». Reusser disait pour 75 ans encore?