La formule est de l’ambassadeur américain de Tunis, Robert F. Godec, et résume la prévarication généralisée du clan Ben Ali sur l’économie du pays: «Ce qui est à toi est à moi.» C’est le titre d’un câble daté du 23 juin 2008 porté à la connaissance des Tunisiens le 7 décembre dernier grâce à WikiLeaks, soit dix jours avant l’immolation de Mohamed Bouazizi dont le geste est à l’origine de la vague de manifestations qui a finalement emporté le pouvoir en place.

Le diplomate américain qualifie l’entourage familial du chef d’Etat tunisien de «quasi-mafia». Il écrit que les Tunisiens disent «la Famille» pour parler de Zine el-Abidine Ben Ali, de Leila, sa femme et de son clan familial, les Trabelsi.

Corruption, excès

«WikiLeaks a joué un rôle» dans les événements tunisiens, explique Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève. «Ce câble de l’ambassadeur a été très largement repris sur les blogs. Il ne faut pas oublier que la Tunisie est la société la plus connectée du monde arabe. Sur une population de 10 millions d’habitants, il y a 2 millions d’abonnés à Facebook! Les gens se sont dit: voilà comment les Etats-Unis nous regardent.»

Le câble diplomatique cite une dizaine d’exemples de corruption: on apprend par exemple comment l’épouse du président se voit accorder un terrain gratuitement, viabilisé par l’Etat, pour la construction d’un établissement scolaire privé qui sera revendu; un gendre acquiert 17% d’actions de telle banque à la veille de sa privatisation et empoche «un confortable bénéfice» en revendant ses actions; etc. «Bien que la petite corruption laisse un goût amer, c’est surtout les excès de la famille Ben Ali qui inspire l’indignation des Tunisiens. […] La corruption est l’éléphant dans la pièce. C’est un problème que tout le monde connaît mais dont personne n’ose parler publiquement», conclut la note.

Dans un autre câble, l’ambassadeur américain décrit le faste de la maison de l’un des beaux-fils du couple présidentiel dans la ville balnéaire de Hammamet. Celle-ci a été pillée jeudi par des manifestants, constatait hier le New York Times. Hasni Abidi explique qu’il est beaucoup question en ce moment sur les blogs tunisiens de la restitution de la fortune des Ben Ali qui serait déposée dans des banques étrangères et en particulier en Suisse. «Avec un changement de pouvoir, des banques genevoises peuvent se faire du souci.»