«Je ne vois plus!» gémit la jeune Iranienne en manteau et foulard noir. Les joues pâles, elle s’écroule devant nous. Une femme légèrement plus âgée vient à son secours, en allumant un briquet devant son visage. «N’aie pas peur, ça va réduire les effets du gaz lacrymogène!» lance-t-elle. Un bourdonnement de mobylettes se rapproche. Les bassidjis, sans doute – ces fameux miliciens pro-Ahmadinejad qui font la chasse aux manifestants. Dehors, l’avenue Amir Abbad s’enfonce dans le chaos. Tout le monde retient son souffle. Des sanglots explosent. Nous sommes une vingtaine de personnes réfugiées, malgré nous, dans la cage d’escalier de ce petit immeuble: des visiteurs de passage, surpris en pleine promenade par des colonnes de manifestants – qui étaient censées se concentrer sur l’avenue Azadi, plus au sud –, des femmes au foyer de retour de l’épicerie, prises au piège des barrages dressés par les forces antiémeute… A nos côtés, les protestataires qui viennent de se glisser par la porte semblent plus que jamais déterminés à se battre. Ils reprennent leur respiration, avant de repartir s’engouffrer dans le ventre de la contestation. «Je résisterai jusqu’à ce que je récupère mon vote», lance l’un d’entre eux, en disparaissant dans un nuage de fumée noire. «Mort au dictateur!», hurlent, au loin, les manifestants.

A l’extérieur, la police et les forces antiémeute quadrillent la ville. Matraques en main, ils sont prêts à tabasser sans répit. Et pour cause. Ils ont désormais le feu vert pour faire usage de la force. Dans son prêche de la grande prière du vendredi, l’ayatollah Khamenei s’est montré très clair: la fête est finie et les rassemblements doivent cesser. Mais les manifestants sont nombreux à avoir bravé, dès samedi, l’interdit. Faute de pouvoir emprunter pacifiquement le même chemin que celui de lundi dernier, ils se sont rassemblés, pendant tout l’après-midi, en groupes dispersés à travers les ruelles qui entourent l’avenue Azadi. Barrages des forces de l’ordre oblige, des attroupements spontanés se sont alors improvisés à travers la ville. Ici et là, de violents affrontements ont opposé les manifestants et les miliciens.

Le silence, règle d’or des rassemblements précédents, est désormais rompu. «Ils nous ont volé notre vote! Ils friment avec!» hurle un jeune homme, le visage recouvert d’un bandeau vert – la couleur de Mir Hossein Moussavi. «A bas le Coup d’Etat!», répliquent les passants. Sur les pancartes, portées à bout de bras, les slogans sont beaucoup plus acerbes. «Mahmoud commet des crimes! Le guide le soutient!» peut-on lire en lettres persanes.

En plein milieu de l’avenue Amir Abbad, un inconnu a même osé franchir la ligne rouge du système, en insultant directement, à la craie blanche, le numéro un du régime: «A mort Khamenei». Un pari à haut risque. Au mieux, les miliciens le roueront de coups. Au pire, il peut écoper d’une condamnation à la peine capitale. «D’autres manifestants se sont fait arrêter et tabasser pour beaucoup moins que ça», nous racontera plus tard un étudiant. Exemple à l’appui: ce jeune homme au visage ensanglanté, titubant le long d’un trottoir, après avoir été roué de coups. Son crime: avoir arboré un ruban vert autour de son poignet. «Quelle tristesse!», se désole l’étudiant, en fondant en larmes.

Eparpillées dans les attroupements, les femmes, elles, continuent à afficher un sang-froid à toute épreuve. «Frappe-le!» hurle, par la fenêtre de son appartement, une mère de famille en tchador fleuri, en encourageant un homme d’une cinquantaine d’années à jeter à terre un milicien. Perchés sur le toit d’en face, tout en haut des marches de notre petit immeuble refuge, nous lui faisons signe de se taire. Un accident est vite arrivé, les miliciens étant armés. «Je n’ai plus rien à perdre!», rétorque-t-elle, avant de jeter des paquets de Kleenex aux manifestants blessés.

Sous le premier mandat d’Ahmadinejad, les femmes ont trinqué. De nombreuses activistes féministes se sont retrouvées sous les verrous. Et ce n’est qu’à l’issue d’une mobilisation massive que le parlement conservateur a fini par renoncer à une loi encourageant la polygamie. Mais aujourd’hui, c’est en tant que mères, avant-tout, que les Iraniennes veulent faire entendre leur voix. Dans une vidéo, captée sur le portable d’un manifestant revenant de la place Azadi, le message est clair. On y voit, au milieu de la foule, une Iranienne voilée de noir s’adresser aux jeunes, en levant les mains au ciel. «Je vous en supplie, restez, n’ayez pas peur! J’ai vu de mes propres yeux des jeunes se faire tuer sur la place Vanak! J’ai vu nos beaux étudiants se faire couper en petits morceaux! Battez-vous pour votre avenir», hurle-t-elle, en référence aux victimes des violents accrochages de ces derniers jours.

L’habit ne fait pas le moine. Engoncée dans un tchador noir, Zahra, une modeste mère de famille de Shahriar – à une heure en voiture de Téhéran – nous raconte qu’elle a affrété quatre bus remplis de femmes et de jeunes pour venir à la manifestation du jour. «En 1979, nous avons cru à la révolution contre le chah. Aujourd’hui, cette République islamique aux prétendus idéaux de justice et d’égalité est en train de tuer ses propres enfants! C’est contre ces dérapages que nous nous érigeons», insiste-t-elle. Avant d’ajouter: «Je suis inquiète, très inquiète.»

A Téhéran les agences de presse rapportent que dans une allocution publique, Mir Hossein Moussavi, nouveau symbole de la contestation, se serait dit «prêt au martyre». Il aurait également appelé à une grève générale s’il était amené à être arrêté. Mais jusqu’à quand la désobéissance sociale pourra-t-elle tenir? «Nous manquons d’organisation», concède Reza, un ingénieur. «Et puis, combien de temps vais-je pouvoir manquer le travail pour aller manifester? Mon patron va finir par me virer», dit-il. De plus, reconnaît Zahra, les portes se referment peu à peu.

«J’ai bien songé à réunir des mères de famille pour aller faire un sit-in à Qom, la ville sainte, pour y rencontrer de grands ayatollahs… Mais ont-ils vraiment le pouvoir de nous aider?» dit-elle, en référence au contrôle renforcé des Gardiens de la révolution sur les affaires du pays. Ce sont eux, dit-on, qui ont la confiance du guide suprême. Fermement critiquée pour sa couverture pro-Ahmadinejad, la télévision d’Etat continue, pourtant, à frapper fort. Un nouveau programme qui passe en boucle dresse un portrait, sans concession, des manifestants. On y voit défiler, le visage flouté, certains «repentis», qui racontent avoir agi sur ordre d’opposants au régime basés en Angleterre et en France.

Un hélicoptère militaire rase le ciel. Des coups de feu retentissent. Par la fenêtre du petit immeuble, nous voyons des manifestants se disperser dans la confusion. «Ils nous tuent! Ils nous tuent!» hurle l’un d’entre eux. Quelques minutes plus tard, les forces antiémeute dispersent les badauds. La circulation reprend, comme si de rien n’était. Nous quittons notre petit immeuble, en empruntant un détour par l’avenue parallèle à Amir Abbad. Puis nous longeons le dortoir des étudiants, attaqué dimanche soir par les miliciens. La façade est calcinée. Les fenêtres ont volé en éclats. Le mur d’une chambre s’est complètement effondré. «On nous a enfermés, on ne peut pas sortir», glisse un étudiant. «Mais dites aux manifestants qu’on est avec eux». Une prison virtuelle, à l’image de celle qui étouffe peu à peu les frondeurs de Téhéran.