Il a saisi la balle au bond avec un empressement goulu. Le juge Sérgio Moro, symbole de la lutte anticorruption au Brésil, sera le ministre de la Justice du président élu Jair Bolsonaro. Les deux hommes se sont réunis hier à Rio. Le magistrat a tenté de justifier ce sulfureux rapprochement par la possibilité de mener une action énergique contre la corruption.

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Le Pelé de la lutte anti-corruption

A peine élu dimanche dernier, Jair Bolsonaro frappe un grand coup sur un thème qui l’a porté au pouvoir, la corruption. Avec Sérgio Moro, il s’est doté de son Pelé. Le magistrat de première instance était en charge, jusqu’ici, de la désormais célèbre opération «Lava Jato» (lavage express), une tentaculaire affaire de financement illicite des partis qui a discrédité l’ensemble de la classe politique… ouvrant la voie à la victoire de Bolsonaro, perçu comme un outsider.

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Sérgio Moro sera à la tête d’un «superministère» qui réunira les attributions de divers organismes de contrôle. Pour prendre ses nouvelles fonctions (le 1er janvier, en même temps que le président), il devra quitter la magistrature. Son flirt avec Jair Bolsonaro est un coup dur porté à sa crédibilité. Il accrédite la version de l’ancien président Lula, qui l’accuse de manquer d’impartialité et de l’avoir condamné sans preuves, dans le seul but de l’évincer du jeu politique.

Le vieux leader de gauche, 73 ans, purge depuis le 7 avril une peine de 12 ans de prison pour corruption et blanchiment d’argent. Il a été reconnu coupable d’avoir reçu un triplex en bord de mer d’une entreprise du secteur du bâtiment et des travaux publics en échange de contrats avec le groupe pétrolier semi-public Petrobras. Un verdict fondé sur des indices plutôt que sur des preuves matérielles.

Lula s’est rendu sur la base d’un mandat de dépôt signé par Sérgio Moro. Ses avocats dénoncent la «précipitation» avec laquelle Moro l’a condamné, à l’été 2017, évoquant une violation des droits de la défense. La confirmation au pas de charge du verdict en appel en janvier a conduit à son inéligibilité, alors qu’il caracolait en tête des sondages. Une mise hors jeu qui a ouvert un boulevard à Jair Bolsonaro. Lequel a juré, une semaine avant sa victoire, qu’il laisserait Lula «pourrir en prison» et qu’il mènerait une purge contre «les bandits rouges».

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Entre justicier et héros

Jusqu’ici, le «juge de province» niait toute ambition politique. Mais à la veille du second tour du 28 octobre, son épouse, Rosangela Wolff Moro, a déclaré sa flamme pour l’extrême droite. «Je n’ai pas peur du changement», a-t-elle posté sur les réseaux sociaux, alimentant les spéculations. Selon le vice-président élu, le général Hamilton Mourão, le premier contact a été établi avec le juge en pleine campagne. Or, le 1er octobre, peu avant le premier tour, Sérgio Moro a rendu publics les aveux de l’ancien homme fort du gouvernement de Lula, Antonio Palocci, pourtant entendu depuis des mois. Palocci y soutient que l’ancien chef de l’Etat était au fait des détournements de fonds au sein du groupe pétrolier Petrobras. Ce timing troublant aurait contribué à freiner la poussée de Fernando Haddad, l’héritier de Lula, battu par Bolsonaro.

«Justicier fasciste» pour la gauche, mais héros de l’ultra-droite, Sérgio Moro est critiqué également pour ses méthodes. Pour faire plier les prévenus, il les maintient en détention provisoire aussi longtemps qu’ils ne parlent pas. Et il n’a pas peu contribué à la destitution fin 2016 de Dilma Rousseff, qui avait succédé à Lula au terme de treize ans de pouvoir du Parti des travailleurs. Quelques mois plus tôt, le 16 mars, alors que la présidente venait de nommer ministre le leader de gauche, visiblement pour lui offrir une immunité, le juge avait provoqué un séisme politique en levant illégalement le secret sur leurs échanges téléphoniques au nom de «l’intérêt public»: «Les gens doivent savoir ce que leurs responsables font, même quand ils tentent d’agir dans l’ombre.»

«Un juge extrêmement punitif»

«Ce n’est pas le rôle d’un juge», a rétorqué Roberto Gurgel, ancien procureur général. «[Moro] aurait déjà dû être dessaisi à l’époque, estime une juriste qui a requis l’anonymat. Or personne n’a osé le faire par crainte de passer pour un adversaire de la lutte anticorruption.» Tout aussi controversée s’est révélée sa stratégie de s’appuyer sur l’opinion publique pour faire condamner les puissants. Les fuites orchestrées dans la presse ont détruit des réputations. Mais elles ont nourri sa popularité, quelque peu ternie par son duel avec un Lula resté très populaire.

Aujourd’hui, Sérgio Moro en récolte les fruits. Outre la justice, le «superministre» sera également en charge de la sécurité publique et de la politique pénale, autre cheval de bataille de Bolsonaro. Les idées du président dans le domaine équivalent à un déni des droits de l’homme: baisse de la majorité pénale, paravent juridique pour que la police puisse tuer impunément du bandido, fin des aménagements de peines. «Sérgio Moro est un juge extrêmement punitif, reprend la juriste. Il n’est pas surprenant qu’il voie d’un bon œil l’agenda agressif de ce gouvernement.»